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28 mars 2017 2 28 /03 /mars /2017 05:13

Aux origines du chaos moyen-oriental

 

Livre. Georges Corm, ancien ministre des finances du Liban (1998-2000) et éminent spécialiste de l’histoire du monde arabe, remonte aux sources de la déstabilisation de cette région stratégique.

LE MONDE | • Mis à jour le | Par Antoine Flandrin

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Face au chaos sanglant dans lequel est plongé le Moyen-Orient, il a jugé utile de reprendre la plume. Ou plutôt le scalpel, tant Georges Corm incise profond lorsqu’il remonte aux sources de la déstabilisation de cette région stratégique du monde. Dans la lignée de ses précédents essais, l’ancien ministre des finances du Liban (1998-2000), éminent spécialiste de l’histoire du monde arabe, pointe les politiques de puissance qui ont conduit les dirigeants européens et américains à modeler et à remodeler le Moyen-Orient depuis plus de deux siècles.

Dans son dernier ouvrage, Georges Corm rappelle à quel point il est devenu difficile de penser les événements qui secouent le monde arabe et qui ont fini par déborder sur les pays européens, les Etats-Unis et d’autres pays musulmans jusque-là épargnés, telle la Turquie.

Pour comprendre « ce chaos mental », l’auteur procède à une remise en ordre conceptuelle et historique, montrant tout d’abord comment la thèse du conflit des civilisations, formulée par Samuel Huntington, est devenue le cadre privilégié de perception des conflits au Moyen-Orient. Répétée en boucle dans les ­médias et sur les réseaux sociaux, elle est devenue, selon Georges Corm, aussi nocive que les anciennes idéologies à base raciste. L’essayiste répète que la fracture Orient-Occident n’est pas due à l’islam, elle est imaginaire : en réalité, le monde entier s’est occidentalisé.

Ancienne et nouvelle question d’Orient

Après un long décryptage des clichés sur le Moyen-Orient repris par les médias américains et européens, Georges Corm analyse les dynamiques de l’ancienne question d’Orient qui, pour lui, commence avec l’expédition de Bonaparte en Egypte en 1798 et se termine dans les années 1930 : une longue période au cours de laquelle les six puissances euro­péennes de l’époque (Russie, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) n’eurent de cesse d’intervenir dans les affaires de l’Empire ottoman, déstabilisant ainsi les Balkans et le Proche-Orient, inaugurant un cycle de démembrements et de remembrements territoriaux ponctués par des guerres.

L’auteur affirme que les graines des violences d’aujourd’hui ont été plantées au lendemain de la première guerre mondiale. Si l’ancienne question d’Orient a disparu, son impact sur la nouvelle reste important, précise-t-il.

Cette nouvelle question d'Orient, traitée dans la seconde moitié de l'ouvrage, débute pour lui avec la guerre froide : au lendemain de la décolonisation, les régimes arabes sont pris en tenaille entre les ambitions américaines et soviétiques. Pour vaincre leur adversaire, les Etats-Unis n'hésitent pas à instrumentaliser l'islam à des fins politiques et géopolitiques. Leur soutien sans réserve à l'Arabie saoudite sera d'ailleurs en partie à l'origine de la naissance d'Al-Qaida.

La guerre froide gagnée, les Etats-Unis n'auront de cesse d'intervenir au Moyen-Orient, châtiant les régimes récalcitrants, les remodelant au besoin. Georges Corm montre comment les Etats-Unis ont ensuite fabriqué un nouvel ennemi, le " triangle chiite " subversif (Iran, Syrie, Hezbollah libanais). Citant le journaliste américain Seymour Hersh, il explique que, face à l'échec retentissant de l'invasion de l'Irak, qui a accru l'influence de l'Iran au lieu de la réduire, les Etats-Unis, de concert avec l'Arabie saoudite et ses clients du monde arabe, ont conçu en 2007 le projet de généraliser les affrontements entre sunnites et chiites dans le monde arabe.

" Les ambitions sans limites "

Dénonçant " les ambitions sans limites " de l'OTAN, il pointe l'erreur de calcul majeure de la France et de la Grande-Bretagne qui, appuyées par les Etats-Unis, décidèrent de bombarder la Libye en 2011, enfreignant la résolution 1973 de l'ONU. Des frappes qui déstabiliseront la Libye ainsi que les pays voisins, dont le Mali, où l'armée française interviendra en 2013.

 

L'auteur n'épargne pas la France, qui, après avoir évité le " piège criminel " de l'invasion américaine de l'Irak, s'est impliquée de " façon extravagante " en Libye et en Syrie, contribuant au chaos sanglant de ces deux pays.

 

Egalement sans concession, son analyse de l'explosion des ambitions de la Turquie. Son statut de membre-clé de l'OTAN explique à ses yeux pourquoi le président Erdogan, en dépit de ses dérives autoritaires, n'a pas fait l'objet d'une opération de -" démonisation "de la part des médias européens et américains, contrairement à d'autres chefs d'Etat de pays musulmans de la région.

 

Le fait qu'Ankara ait laissé passer à travers son territoire des milliers de " djihadistes " pour combattre en Syrie conforte, selon lui, " l'hypothèse d'une complicité objective entre les -mouvances islamistes armées et la politique -atlantiste au Moyen-Orient ".

 

S'il analyse les motivations qui ont poussé la Russie à intervenir militairement en Syrie, à l'été 2015, l'essayiste s'attarde peu sur la place qu'occupe Israël sur ce nouvel échiquier. Il consacre, en revanche, un chapitre aux facteurs socio-économiques, dans lequel il charge les régimes arabes qui, grâce à la rente pétrolière, se sont enrichis sans accompagner les efforts productifs de leur pays, plongeant les jeunes et les ruraux dans une grande misère sociale.

 

De ce livre foisonnant, parfois décousu et déroutant, tant il multiplie les exemples et les parallèles, on retiendra surtout que son auteur ne cache pas sa consternation face à la lente disparition du christianisme des origines et aux montées en puissance de la violence sectaire et du terrorisme qui caractérisent de plus en plus la nouvelle question d'Orient.

 

Un ouvrage salutaire à l'heure où se multiplient les théories du complot cherchant à expliquer les bouleversements au Moyen-Orient.

Antoine Flandrin

 

 


http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/27/aux-origines-du-chaos-moyen-oriental_5101193_3232.html#GReQ1wHv1O3EAM8o.99

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Published by Le Monde.fr - dans Revue de presse
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