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8 mars 2017 3 08 /03 /mars /2017 07:37

Où va la diplomatie israélienne ?

 

La nouvelle a eu un écho international immédiat. Le 24 février, Israël a annoncé qu'il refusait d'accorder un visa de travail à un éminent -représentant de Human Rights Watch (HRW), l'une des ONG les plus reconnues du monde. 
Un nouveau signe de la lutte lancée par la droite israélienne -contre les vigies de la société civile ? Pas exactement. 

Quelques heures plus tard, le ministère des affaires étrangères précisait, penaud, que le cadre de HRW pourrait bien entrer dans le pays et faire appel de la décision.

Cette reculade a été imposée par l'entourage de Benyamin Nétanyahou depuis l'Australie, où il était en visite officielle. Le refus de visa avait été décidé, semble-t-il, par un directeur de service trop zélé. 

Ce pataquès ne relève pas de l'anecdote. Il traduit la crise que traverse le ministère des affaires étrangères israélien, sans boussole ni moyens, à un moment où le contexte international paraît favorable. Avènement de Donald Trump aux Etats-Unis, intérêts convergents avec les pays arabes face à l'Iran, effacement de l'Europe, liens économiques avec la Chine et l'Inde : malgré l'impasse politique avec les Palestiniens, Israël ne semble ni acculé ni isolé.

Il fut un temps où l'on entrait en diplomatie comme au monastère, ou dans l'armée : avec ferveur. Particulièrement en Israël, où cet -engagement s'inscrivait dans la défense du projet sioniste. 

C'était la noblesse du service public. Aujourd'hui, les diplomates ont des états d'âme. Il est actuellement question d'une grève générale au ministère, pour protester contre les rémunérations trop faibles, en particulier pour les expatriés, dont les salaires sont gelés depuis dix-sept ans. Mais ce souci financier n'est qu'un symptôme d'un mal-être plus large. Le 19 février, le quotidien de centre gauche Haaretz révélait la tenue, un an plus tôt, dans la ville jordanienne d'Akaba, d'un sommet secret entre M. Nétanyahou, le secrétaire d'Etat américain de l'époque, John Kerry, le roi Abdallah de Jordanie et le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi. Les diplomates israéliens ont découvert l'information dans le journal.

Comme les journalistes, les corps diplomatiques sont soumis aux mutations de la modernité. Leur expertise est, sinon dévaluée, au moins concurrencée. 

Lorsque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n'a besoin que d'un téléphone portable pour se montrer à la télévision et signifier, en pleine tentative de coup d'Etat, qu'il tient la barre du pays, lorsque M. Trump condamne le département d'Etat au chômage technique en faisant de la diplomatie brouillonne en 140 caractères, lorsque les forums multilatéraux comme l'ONU affrontent une crise de légitimité, lorsque l'immédiateté et la personnalisation extrême du pouvoir court-circuitent les modes traditionnels de la diplomatie, une profession entière se sent -remise en cause. Ses agents sont désorientés dans ce monde où les excès de langage sont -devenus la norme, au détriment du trébuchet qui sied aux communiqués des chancelleries.

Mais la crise de la diplomatie israélienne est d'abord liée à l'exercice solitaire du pouvoir par M. Nétanyahou, qui a refusé de désigner un ministre des affaires étrangères après les élections de mars 2015. 

Deux explications ont circulé : il voulait conserver le portefeuille pour le chef travailliste, Isaac Herzog, afin de le convaincre de former un gouvernement d'union nationale, ou il voulait représenter -Israël sans concurrence. " Il n'a pas confiance dans son service diplomatique, qu'il soupçonne d'être un ramassis de mollassons de gauche, soupire un diplomate. Il voudrait qu'on soit plus agressifs, alors qu'on est par -nature un élément modérateur. "

" On est en voie d'extinction "
Privée de véritable titulaire, la diplomatie -israélienne dispose d'une vice-ministre, Tzipi Hotovely. Issue de l'aide radicale du Likoud, elle est hostile à la solution à deux Etats et prône une annexion de la Cisjordanie, -contrairement à la ligne officielle de M. Nétanyahou. Son action au ministère est surtout protocolaire. L'administration a aussi vu partir, il y a quelques mois, son directeur général, Dore Gold. Ce proche du premier ministre, expérimenté, tenait la ligne. 
Il n'a pas été véritablement remplacé.

Mais M. Nétanyahou s'en accommode. N'a-t-il pas supporté pendant des années le nationaliste Avigdor Lieberman comme ministre des affaires étrangères ? Il aime la solitude et le secret. Il s'enorgueillit d'avoir développé des relations diplomatiques inédites. Il revient d'Australie. Il était en décembre dans deux pays musulmans, l'Azerbaïdjan et le Kazakh-stan. Il a effectué l'été dernier une tournée en Afrique de l'Est, afin de combattre l'alignement du continent derrière les intérêts palestiniens. " 

Le premier ministre a une capacité -incroyable pour nouer des relations personnelles avec les leaders étrangers, souligne l'ambassadeur Hanan Goder, président du syndicat des employés du ministère. Mais cinq minutes après leurs discussions, il faut déjà assurer le suivi. Cela réclame de l'attention, de la présence. Or on n'existe pas, on est en voie d'extinction. "
Avant le déplacement du premier ministre à Washington, le 15 février, les diplomates israéliens n'avaient pas la moindre idée de ce qu'il allait dire au sujet de la solution à deux Etats avec les Palestiniens. M.  Nétanyahou dissimule ses cartes le plus longtemps possible. Il s'estime le meilleur spécialiste des arcanes du Congrès et met en avant sa relation personnelle avec M. Trump. 

Le seul diplomate en qui il a totalement confiance est l'ambassadeur à Washington, Ron Dermer, son conseiller, son porte-voix, son fils spirituel. Lui - et quelques rares autres - a la clé du bunker où M. Nétanyahou veille aux destinées de son pays.
Piotr Smolar

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/07/ou-va-la-diplomatie-israelienne_5090499_3232.html

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Published by Le Monde.fr - dans Revue de presse
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