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11 mars 2017 6 11 /03 /mars /2017 09:59
Protégés de Washington, les Kurdes syriens se tournent vers Damas
 
 
 
 
 
Par jean-pierre perrin

Les Kurdes syriens du PYD viennent d’annoncer un accord avec Moscou et Damas, laissant l’armée de Bachar al-Assad se déployer près de Manbij. L’accord illustre la complexité et les revirements d’alliances pour le contrôle futur des territoires syriens.

 

Entre l’armée turque et les forces de Bachar al-Assad, les milices kurdes syriennes ont clairement choisi. Il n’est pas question pour elles de remettre le moindre territoire aux troupes d’Ankara ou aux brigades pro-turques de l’Armée syrienne libre (ASL). Et puisqu’il leur faut bloquer à tout prix leur avancée dans le nord de la Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), la branche armée du Parti de l’Union démocratique (PYD, version syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan ou PKK), se sont tournées vers Damas.

Ce n’est pas la première fois que les milices kurdes syriennes passent des accords tactiques avec le régime d’Assad. À Hassaké et Kamichli, l’armée syrienne avait déjà obtenu de conserver des poches et l’aéroport à l’intérieur de ces villes contrôlées par les milices kurdes. Mais cette fois, le nouvel accord annoncé le 2 mars va plus loin. Il permet aux forces de Damas de récupérer plusieurs villages proches de Manbij, une ville majoritairement arabe conquise en août 2016 par les Kurdes sur l’État islamique (EI) (lire ici notre enquête sur la façon dont l’État islamique a administré la ville de Manbij). Manbij constitue un verrou stratégique entre la Turquie et Raqqa, la capitale syrienne de l’EI – une centaine de kilomètres séparent les deux localités.

 

© Donatien Huet/Mediapart
 
© Donatien Huet/Mediapart

 

L’accord annoncé le 2 mars par le conseil militaire de Manbij, dont les Kurdes tirent les ficelles et qu’ils financent, a été parrainé par Moscou. « Nous sommes parvenus à un accord avec la Russie, a expliqué le conseil, pour céder aux gardes-frontières de l’État syrien des villages situés sur la ligne de front avec le “Bouclier de l’Euphrate” [nom de l’opération que l’armée turque mène depuis août 2016 dans le nord de la Syrie – ndlr]. » Les Turcs se battent en théorie contre l’EI, en fait surtout contre les autonomistes kurdes, avec l’appui de quelques brigades de rebelles pro-turcs de l’ASL.

Prendre Raqqa semble être aujourd’hui l’objectif principal des parties engagées en Syrie : les États-Unis, les pays occidentaux impliqués dans le conflit, comme Paris et Londres, Moscou, Damas et, dans une moindre mesure, Ankara. Pour cela :

– Washington et ses alliés comptent sur les Kurdes des YPG, qu’ils entraînent, arment et conseillent. C’est d’ailleurs grâce à un soutien aérien américain intensif que les milices kurdes ont pu s’emparer de Manbij, peu avant l’opération turque « Bouclier de l’Euphrate ». D’où la colère d’Ankara : « Nous ne voulons pas que notre allié américain continue à coopérer avec des organisations terroristes qui nous prennent pour cible », avait alors déclaré Mevlut Cavusoglu, le chef de la diplomatie turque.

– Moscou mise plutôt sur le régime syrien, sans négliger les Kurdes.

– Ankara, en revanche, s’oppose à n’importe quel prix à ce que les milices YPG, à ses yeux un avatar pur et simple de la branche armée du PKK, avancent en direction de Raqqa. D’où sa volonté de les chasser à tout prix de Manbij.

De leur côté, les milices YPG savent qu’elles n’ont pas la capacité d’affronter l’armée turque, d’autant qu’elles sont engagées contre Daech. Mais l’accord passé avec l’armée syrienne, qui fait d’elle une force d’interposition, éloigne ce risque : Ankara ne va pas entrer dans une confrontation directe avec le régime de Damas, soutenu par Moscou et Téhéran.

Les YPG, les Russes et le régime Assad sont aussi d’accord pour empêcher cette armée turque et les forces pro-turques de l’ASL de s’emparer de Raqqa, via Manbij. C’est aussi le sens de l’accord signé par le conseil militaire et Damas, sous le parrainage de Moscou. Il permet aussi aux Kurdes de recevoir de l’aide, comme l’a remarqué le Pentagone, par la voix de son porte-parole : « Nous savons que des convois humanitaires soutenus par les Russes et le régime syrien se sont dirigés vers Manbij. Ils comprennent des véhicules blindés. »

Dans ce dernier épisode de la guerre syrienne, que d’ambiguïtés ! Washington soutient à la fois les YPG et l’ASL pro-turc, tout en demeurant l’allié d’Ankara, et s’est bien gardé cependant de condamner l’accord. De leur côté, si les YPG sont les protégés des Américains, ils n’en font pas moins les yeux doux à Moscou. La Turquie proclame qu’elle veut voir l’EI délogée de son QG de Raqqa, mais son objectif prioritaire est d’abord de bloquer les milices kurdes et si possible de les frapper durement…

En fait, prendre Raqqa n’est pas une priorité kurde. Certes, les unités kurdes des YPG constituent le fer de lance de l’offensive commencée le 6 novembre dernier contre la capitale de l’EI. En 2012, elles étaient organisées en huit brigades, représentant plus de 40 000 combattants. Les Américains les jugeant à la fois opérationnelles et très motivées, elles sont devenues leurs protégées. Ils leur ont donc sous-traité la lutte contre l’EI, leur assurant une forte couverture aérienne, comme on l’a vu lors du siège de Kobané, et l’appui des forces spéciales.

Renforcer le Rojava, l’entité kurde autonome en Syrie

Cette prise de conscience de leur valeur militaire remonte à la bataille du mont Sindjar, dans le nord de l’Irak. Au terme d’une audacieuse opération, les YPG étaient parvenues à sauver des milliers de familles yézidies qui, après la prise de Mossoul, en juin 2014, y avaient trouvé refuge avant de se retrouver encerclées par les djihadistes et menacées d’extermination. D’où cette alliance singulière entre les forces spéciales américaines et ces milices d’inspiration marxiste-léniniste – elles-mêmes se prétendent plutôt « libertaires ».

Il ne s’agit que d’une stricte alliance militaire, d’ailleurs aux contours très flous. L’ancien secrétaire à la défense Ashton Carter était ainsi resté muet, du moins publiquement, lorsque l’armée turque avait bombardé à 18 reprises en octobre 2016 les positions des milices kurdes syriennes dans la région de Marea, au nord-ouest d’Alep, quelques jours avant sa visite à Ankara.

 

Des combattants kurdes lors de la prise de Manbij, le 8 août 2016 © Matthieu Delmas
 
Des combattants kurdes lors de la prise de Manbij, le 8 août 2016 © Matthieu Delmas

 

Pour avancer plus facilement en territoire arabe sunnite, le PYD, toujours avec l’appui américain, a mis sur pied une coalition, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dont le recrutement est local, donc majoritairement arabe sunnite, avec une participation des chrétiens et de petits groupes yézidis. Plus les FDS avancent en territoire sunnite, plus les Kurdes y sont donc minoritaires, sauf aux postes de commandement.

En fait, le PYD et sa branche armée ont deux objectifs prioritaires en Syrie. Le premier est d’éliminer l’EI qui représente pour lui une menace existentielle. S’il prend Raqqa, il comblera son partenaire américain, mais la ville n’étant pas kurde, il ne le fera pas au prix d’une hécatombe de ses combattants. Comme le souligne un observateur international français de retour de la région, « les Kurdes ne sont pas prêts à mourir pour une ville arabe, et pas davantage les combattants arabes à être tués sous le commandement d’officiers kurdes ».

La prise de Raqqa n’est donc sans doute pas aussi proche que les États-Unis le laissent entendre, d’autant que l’intervention turque du « Bouclier de l’Euphrate » a compliqué la donne. Les YPG et les FDS ont cependant réussi une belle opération en coupant, lundi, la principale voie de ravitaillement de l’EI entre Raqqa et la province de Deir ez-Zor, région de l’est du pays contrôlée en quasi-totalité par le groupe islamiste. Cela leur permet aussi d’ouvrir une voie vers l’Irak, où ils ont quelques alliés, et vers le régime de Damas, qui contrôle une partie de la ville.

À ce premier objectif, l’élimination de l’EI, se greffe un autre : établir une continuité territoriale entre les différents cantons majoritairement kurdes. Les cantons de Kobané, Djézireh (nord-est) et Afrine (nord-ouest) sont situés le long de la frontière syro-turque, sur environ 600 kilomètres. Cette même frontière était auparavant contrôlée par l’État islamique et lui permettait de recevoir armes, matériel et volontaires, via la Turquie, qui a longtemps fermé les yeux. Depuis, le PYD et ses milices YPG ont largement repoussé les djihadistes, leur reprenant la frontière. Mais sans pouvoir pour autant en prendre le contrôle, car Ankara a décidé de la fermer et l’armée turque d’en occuper les deux côtés, asphyxiant les réduits majoritairement kurdes.

 

 

Cette entité kurde autonome en Syrie a pour nom Rojava. Dans les faits, elle est un embryon d’État. La stratégie kurde est simple : le fait accompli. Il s’agit d’effectuer une expansion territoriale, puis d’installer des structures politiques, de contrôler la population et enfin obtenir une certaine reconnaissance en agissant pour le compte des États-Unis – et l’on constate que ces derniers semblent cautionner cette politique du fait accompli, puisqu’ils ne s’y opposent pas. Selon Fabrice Balanche, chercheur au Washington Institute for Near Policy, « le PKK veut créer un État kurde mais son principal problème, c’est l’enclavement. Il est conscient qu’il lui faut s’approcher de la mer, ce qui pourrait être plus facile dans le cas d’une partition de la Syrie. Le projet peut être viable mais il faut remarquer que, dans les cantons kurdes, la population kurde est à peine majoritaire ».

Une fois Raqqa repris, puis Deir ez-Zor, les Kurdes seront-ils lâchés par leur protecteur américain, comme ce fut tant de fois le cas dans le passé ? On peut le penser. D’où leur volonté de se tourner à présent vers la Russie, dont ils ont bien compris qu’elle cherchait à encercler la Turquie.

 

https://www.mediapart.fr/journal/international/090317/proteges-de-washington-les-kurdes-syriens-se-tournent-vers-damas

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Published by Mediapart.fr - dans Revue de presse
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