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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 08:02

Le Monde des Livres

 
 

Israël : polémiques pour un roman

" Sous la même étoile ", de Dorit Rabinyan, histoire d'amour entre un Palestinien et une Israélienne, a fait scandale une fois instrumentalisé par un homme politique

Le regretté Antonio Tabucchi (1943-2012) avait l'habitude de dire à ceux qui voulaient à tout prix accoler l'adjectif " engagé " à son statut d'écrivain et d'intellectuel : " Les étiquettes, c'est bon pour les valises. " Elles sont pourtant difficiles à décoller, et c'est accompagné du sticker " livre à scandale " que le troisième roman de l'Israélienne Dorit Rabinyan arrive sur les tables des librairies françaises, auréolé d'un tapage mondial qui lui valut la " une " du New York Times,après avoir été accusé de menacer " le maintien de l'identité " juive.

 

Rien de moins. Le très beau "Sous la même étoile" a pourtant été écrit comme un texte intimiste, aux accents autobiographiques.

 

Dans les années 1990, Dorit Rabinyan, née en 1972, avait publié un recueil de poésie et deux romans (dont seul Larmes de miel a été traduit en France, Denoël, 2002), très bien reçus. Ce qui aurait dû être le troisième, l'écrivaine, de passage à Paris, raconte l'avoir jeté aux oubliettes, avant de vivre deux années de dépression et une longue période de silence. Et puis, enfin, la lumière. Nom de code : " Le sauvetage ".Un titre de travail choisi autant pour surmonter ce que l'écrivaine nomme sa précédente " défaite "que pour sauver un amour passé, l'artiste Hassan Hourani, auquel le livre est dédié. Rencontré lors d'un long séjour à New York, il s'est noyé dans le port de Jaffa en 2003. " Je voulais, par les mots, le ramener dans le monde des -vivants, et, pendant quasiment toute la durée d'écriture, c'est comme si je lui avais fait du bouche-à-bouche. "

 

Pendant six ans, Dorit Rabinyan peaufine son texte, consciente de ce qu'une histoire d'amour entre une Israélienne et un Palestinien est un sujet plus que miné : " Il fallait à tout prix éviter de romantiser le conflit car, il faut le dire et le -redire, il n'est en aucune façon romantique. Il me fallait protéger la relation entre mes personnages pour qu'elle demeure de l'ordre de l'intime, et ne devienne pas la métaphore de quoi que ce soit. J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter ce cliché, en me concentrant au maximum sur mes personnages. " Pour elle, Sous la même étoile est ainsi, avant tout, l'histoire d'un amour " compliqué, parfois aussi décevant ",et dont la fin est " à mille lieues d'être heureuse ".

Néanmoins, Dorit Rabinyan n'écarte pas toute dimension symbolique de son livre. Pesant chacun de ses mots et multipliant les conditionnels, elle avance : "

 

Les juifs sont sortis du ghetto, mais le ghetto ne peut sortir d'eux. Serait-il possible que notre échec à faire la paix vienne de notre besoin de craindre cette paix ? De craindre ce qu'elle engendrerait, une possible assimilation, menaçant dès lors notre identité juive ? Ainsi, Liat, mon héroïne, a peur que son amour pour Hilmi ne la dévore entièrement. " Pour s'en protéger, elle dresse une barrière (gader,en hébreu, raison pour laquelle il est dommage que le titre original, Gader haya, " mur végétal ", n'ait pas été conservé, tant la thématique de la frontière est fondamentale dans ce livre). Liat croit en un amour que Dorit Rabinyan qualifie de " binational " : " Pour vivre en paix, elle veut vivre en voisin avec Hilmi, lequel aurait envie d'une relation plus fusionnelle. Elle veut garder une chambre, un lieu, à soi. "

 

A sa parution, en 2014, le roman est bien reçu et même couronné d'un prix important, le prix Bernstein. L'année suivante, un comité de professeurs recommande qu'il soit étudié au lycée dans les cours d'hébreu. Mais le ministre de l'éducation, Naftali Bennett, chef du parti nationaliste religieux Le Foyer juif, décide, le 30 décembre 2015, de retirer le -roman des programmes scolaires, justifiant sa décision par le fait que les soldats israéliens y -seraient décrits comme des " sadiques ",et que le livre pourrait être lu comme " un encouragement aux unions entre juifs et non-juifs ".

 

Dorit Rabinyan se souvient des insultes, calomnies et menaces, qui l'obligèrent à clore son compte Facebook. De ce crachat lancé à la figure en pleine rue.

 

Mais elle se souvient aussi des messages de lecteurs et du soutien de nombreux écrivains. Ainsi de Svetlana Alexievitch, Prix -Nobel de littérature 2015. Ainsi de ses plus célèbres compatriotes : A. B. Yehoshua, David Grossman, Meir Shalev ou encore Amoz Oz, lequel, avec beaucoup d'humour, écrivit dans le quotidien israélien Yediot Aharonot qu'il était " plus urgent " de retirer du programme " l'étude de la Bible, - laquelle - , en matière de relations sexuelles entre juifs et gentils (...), est mille fois plus dangereuse que le livre de -Dorit Rabinyan ".

 

Une levée de boucliers qui obligea le ministre de l'éducation a tempérer son interdiction : Sous la même étoile ne ferait pas partie du programme obligatoire, mais les enseignants pourraient, s'ils le souhaitaient, le proposer à leurs élèves.

 

Ces derniers, regrette -Dorit Rabinyan, ont pourtant majo-ritairement refusé d'ouvrir ce -livre " de gauche ". Pour autant, le -scandale aura propulsé le roman en tête des ventes : 60 000 exemplaires vendus (ce qui est énorme dans un pays comptant 8 millions d'habitants), dont 5 000 dans la semaine suivant sa mise à l'index. Traduit dans quinze pays, Sous la même étoile est également devenu un best-seller en Alle-magne, en Italie et en Pologne. C'est tout le mal qu'on lui souhaite en France.

Emilie Grangeray

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Published by Le Monde.fr - dans Revue de presse
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