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22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 09:26
Guerre en Syrie: Israël campe sur ses positions
 
 
Par Chloé Demoulin

Si Israël a vivement dénoncé l’attaque à l’arme chimique du 4 avril, le pays n’entend pas modifier sa politique vis-à-vis du conflit syrien. Depuis 2011, l’État hébreu s’en tient à des frappes ciblées pour protéger sa frontière et empêcher les convois d’armes à destination du Hezbollah, allié du régime syrien

Jérusalem, de notre correspondante.- Au lendemain de l’attaque à l’arme chimique du 4 avril dans la province d’Idlib, en Syrie, le ministre israélien de la défense, Avigdor Liberman, a ouvertement pointé la responsabilité de Damas. « Nous savons que c’est une opération syrienne [menée] par [Bachar al-]Assad de A à Z », a-t-il affirmé dans les colonnes du journal Yedioth Aharonoth. C’est « sûr à 100 % », a-t-il insisté. Jamais une haute autorité israélienne n’avait dénoncé aussi fermement le régime syrien depuis 2011.

Le fait que le coup soit porté par le très belliqueux chef du parti ultranationaliste Israel Beytenou (Israël notre maison), connu pour ses déclarations à l’emporte-pièce, incite toutefois à la prudence. Avigdor Liberman l’a lui-même souligné : une intervention militaire israélienne reste exclue. « Pourquoi devrions-nous prendre ce risque ? C’est la responsabilité de la communauté internationale », a-t-il justifié.

« Depuis 2011, la politique d’Israël s’en tient au strict minimum », explique Amos Harel, spécialiste des questions militaires pour le journal Haaretz. Officiellement, l’État hébreu se veut “neutre” vis-à-vis de la guerre en Syrie, ne souhaitant prendre parti ni pour le régime de Damas, avec lequel il est toujours en état de guerre, ni pour les djihadistes, qui se sont imposés comme une nouvelle menace. Cela ne veut pas dire que le pays, aux premières loges du conflit à sa frontière nord-est et ennemi intime du Hezbollah, allié aux troupes de Bachar al-Assad, reste les bras croisés. Deux lignes rouges ont été fixées par le premier ministre Benjamin Netanyahou : le “débordement” des combats sur le plateau du Golan occupé, limitrophe de la Syrie, et les transferts d’armes à destination du Hezbollah.

Ces dernières années, Israël a ainsi répliqué militairement à plusieurs reprises à la suite des tirs ayant “débordé” sur son territoire. Plusieurs frappes – entre dix et quinze selon les estimations des experts étrangers – ont également été menées en Syrie pour détruire des systèmes de navigation ou de défense aérien et des missiles à longue portée fournis par l’Iran et le régime syrien au Hezbollah. Des frappes rarement revendiquées mais régulièrement attribuées à Israël par Damas, comme celle du 13 avril dernier contre l’aéroport militaire de Mezzah, situé à quelques kilomètres du palais présidentiel de Bachar al-Assad.

Contrairement à ce que pourraient laisser croire les cris d’orfraie poussés par Avigdor Liberman, l’usage d’armes chimiques en Syrie n’est donc pas une priorité pour Israël. L’attaque du 4 avril « ne change pas la donne, confirme Hillel Frisch, professeur à l'université Bar-Ilan et chercheur associé au centre Begin-Sadate d’études stratégiques. Israël doit faire face à tellement d’autres fronts qu’il n’a pas intérêt à s’impliquer davantage dans le conflit syrien ». « Évidemment, ce serait différent si des attaques chimiques de longue portée étaient menées dans notre direction. Mais d’un point de vue strictement technique, nos experts doutent que cela soit possible. La plupart des gaz brûlent au moment du décollage. Il faudrait qu’ils trouvent un moyen pour isoler les gaz, ce qui est extrêmement problématique », estime-t-il. « Bien sûr que l’usage d’armes chimiques change quelque chose. La situation en Syrie évolue en permanence. La politique d’Israël doit donc s’adapter au fur et à mesure », nuance l’avocat Gilead Sher, ancien directeur de cabinet d’Ehud Barak, même si lui non plus ne voit pas l’attaque du 4 avril comme un « tournant » susceptible de modifier la politique de l’État hébreu.

Pour Amos Harel, ce sont plutôt les avancées territoriales du régime syrien et notamment sa « victoire à Alep en décembre dernier, grâce à l’aide de la Russie » qui inquiètent Israël. « Aujourd’hui, 70 % de la zone qui borde la frontière israélienne sont contrôlés par les rebelles. Netanyahou a défini une nouvelle ligne rouge : il ne veut pas de la présence de gardiens de la révolution iranienne, du Hezbollah ou de milices chiites dans cette zone », analyse le journaliste. « La vraie ligne rouge serait le nettoyage ethnique des sunnites à la frontière d’Israël et leur remplacement par des chiites », acquiesce Hillel Frisch.

Sans avoir l’intention de renforcer son engagement militaire sur le terrain, le premier ministre israélien brosse donc Donald Trump dans le sens du poil depuis plusieurs semaines pour obtenir la création de zones tampons entre la Syrie et Israël, mais aussi entre la Syrie et la Jordanie, comme condition à tout accord de paix. Des zones tampons qui empêcheraient le Hezbollah ou l’Iran de s’emparer de positions proches de la frontière israélienne. Le sujet aurait notamment été abordé dès le 14 février dernier, lors de la visite de Benjamin Netanyahou à Washington.

C’est certainement dans cette optique que le premier ministre israélien a apporté son soutien à l’opération militaire menée par les États-Unis le 6 avril, en réaction à l’attaque chimique dans la province d’Idlib. Une opération dont l’armée israélienne avait été prévenue. S’il s’est dit « choqué et indigné » par cette attaque chimique, Benjamin Netanyahou s’est toutefois gardé, contrairement à son frétillant ministre de la défense, de dénoncer Bachar al-Assad ad hominem. Car si Israël espère l’aide des États-Unis, le pays n’a aucune intention de se mettre à dos la Russie, alliée du régime syrien.

Depuis plusieurs mois, les observateurs ont pu constater que Vladimir Poutine est resté silencieux face aux frappes prêtées à Israël sur le sol syrien. Un pacte de non-agression, dont le contenu exact reste inconnu, aurait été conclu entre Tel-Aviv et Moscou. Cet accord donnerait notamment à l’armée israélienne toute latitude pour mener des interventions ciblées en Syrie, dès lors qu’elles ne visent ni à soutenir les rebelles, ni à affaiblir le régime de Damas.

Après la réaction inédite de Donald Trump la semaine dernière, Israël pourrait toutefois avoir du mal à continuer à jouer les équilibristes entre Moscou et Washington. Le 6 avril, Vladimir Poutine a appelé Benjamin Netanyahou pour lui remonter les bretelles après la charge menée par Avigdor Liberman contre Bachar al-Assad. Selon le Kremlin, le président russe a « souligné qu’il est inacceptable de faire des accusations non fondées contre quiconque avant qu’une enquête internationale approfondie et impartiale soit menée ».

Le 7 avril, un communiqué publié au nom des alliés de Bachar al-Assad par l’organe médiatique Ilam Al-Harbi, proche du Hezbollah, affirmait que plus aucune frappe menée sur le sol syrien, d’où qu’elle provienne, ne resterait sans réponse. « Est-ce que cette menace est crédible ? On peut se le demander. Mais il est certain que cela pourrait affecter Israël », commente Amos Harel. « Pour la première fois depuis des années au Moyen-Orient, la superpuissance des États-Unis est contrebalancée par l’intervention de la Russie et de l’Iran et d’acteurs lunatiques comme Bachar al-Assad et le Hezbollah », ajoute Uzi Rabi, directeur du centre Moshe-Dayan pour le Moyen-Orient et l’Afrique. « Israël va devoir étudier des options plus permanentes pour se prémunir » contre cette situation, préconise-t-il.

Pour l’heure, du moins officiellement, Israël réfute toute réorientation de sa politique. « Rien n’a changé dans la position d’Israël vis-à-vis de la guerre en Syrie », assure une porte-parole de l’armée israélienne contactée par Mediapart. « Nous avons la même position qu’il y a un mois et rien ne changera dans les mois qui viennent », insiste-t-elle. « Nous continuerons à prendre en charge des blessés syriens. Rien de plus. » Autre volet de sa politique, Israël a en effet accueilli près de 3 000 blessés syriens dans ses hôpitaux depuis 2013. Après avoir annoncé fin février vouloir réduire la voilure de cette initiative tout aussi humanitaire que stratégique, le gouvernement israélien a finalement assuré récemment qu’il continuerait à la financer le temps nécessaire.

L’accueil de réfugiés syriens en tant que tel reste lui hors de question pour l’État hébreu, qui y voit une potentielle menace terroriste mais aussi identitaire. En janvier, le ministre de l'intérieur israélien avait approuvé à la surprise générale l’accueil de 100 orphelins syriens. Mais selon des sources citées par le Jerusalem Post, leur dossier serait en train de prendre la poussière sur le bureau de Benjamin Netanyahou, qui n’a toujours pas donné son feu vert.

 

https://www.mediapart.fr/journal/international/200417/guerre-en-syrie-israel-campe-sur-ses-positions

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Published by Mediapart.fr - dans Revue de presse
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