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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 07:50

Celles qui disent non à Tsahal

 

 

De jeunes Israéliennes refusent de servir dans l'armée, qu'elles considèrent comme une machine répressive

 

Le téléphone sonne. Moriah et Chen se tendent. C'est leur fille, Tamar, si jeune, si forte. Elle dort en prison. Elle a défié la plus grande institution d'Israël, son armée, en refusant de servir pour une question de conscience. Les parents en connaissent un rayon en matière d'engagement à gauche. Devenue récemment avocate, Moriah Shlomot fut la directrice de l'une des plus célèbres ONG du pays, La Paix maintenant. Lui, Chen Alon, professeur de théâtre, a servi pendant la première Intifada, à la fin des années 1980. Puis il a refusé d'être déployé comme réserviste lorsque la seconde a débuté. Il a fondé Combattants pour la paix, un mouvement regroupant des activistes palestiniens et israéliens.

 

Le téléphone sonne, en ce début avril, et Tamar est au bout du fil, tremblante, annonçant la bonne nouvelle. La commission chargée d'examiner une nouvelle fois son dossier a décidé de la remettre en liberté, après cent trente jours de détention. Façon pour l'armée de se débarrasser de ce moustique si irritant. Moriah et Chen sont fiers. " A 4 ans, Tamar m'a vu aller en prison pour refus de servir, explique son père. La plupart de mes amis sont des refuzniks. Mais longtemps, le système lui a convenu. Ce n'est pas une rebelle. Elle a été scoute. A l'école, elle faisait du théâtre. Un jour, j'ai critiqué la façon dont cette activité était dépolitisée au lycée. Elle m'a dit : «Arrête ! C'est de l'art. Je ne suis pas comme vous»... "

 

Pourtant, Tamar Alon se trouva tourmentée lorsque, au terme du lycée, la perspective d'endosser l'uniforme pour deux ans se précisa. Contrairement à bien des jeunes de son âge, pour qui les territoires occupés sont une abstraction, l'adolescente connaissait cette réalité.

 

Pendant le ramadan, elle a souvent accompagné ses parents en Cisjordanie, pour rendre visite à des amis. L'idée de participer à cette machine répressive lui a noué le ventre.

 
Divergence éthique

Mais le déclic est venu de Tair Kaminer. Agée de 19 ans, la jeune femme a passé plus de cinq mois en prison en 2016. Un record pour une femme. C'est au cours de l'une de ses sorties que Tamar la contacte sur Facebook. Tair Kaminer est un modèle pour la nouvelle génération d'objecteurs de conscience. Dans la réalité, beaucoup de jeunes ne font pas leur service parce qu'ils appartiennent à la communauté ultraorthodoxe ou à la minorité arabe, ou bien parce qu'ils bénéficient d'une exemption médicale plus ou moins sérieuse.

 

Bien plus rares sont ceux qui assument une divergence éthique ou politique. Ils se comptent en dizaines et proviennent surtout des milieux libéraux, notamment de Tel-Aviv. L'armée ne donne pas de statistiques.

 

Petite-fille de communistes, Tair Kaminer, 20 ans, a grandi dans un foyer très politisé. Sa mère possède une entreprise de vêtements. Piercing dans le nez, léger cheveu sur la langue, elle parle de façon réfléchie. L'un de ses cousins avait refusé de servir en 2001, pendant la seconde Intifada, et était resté deux ans en prison. Tair Kaminer vit aujourd'hui à Nazareth, étudie l'arabe, fait du volontariat dans une école. Mais elle garde un rôle de conseillère auprès d'autres appelés.

 

" Depuis 2016, il y a clairement une nouvelle vague de jeunes femmes devenant objecteurs de conscience, dit-elle. C'est en partie le résultat de l'action de notre ONG. " Elle fait référence à Mesarvot, héritier de Yesh Gvul (" il y a une frontière "), fondé pendant la guerre au Liban en 1982. La question des objecteurs de conscience est réapparue pendant la seconde Intifada, en 2002-2003, lorsque plusieurs groupes de soldats et d'officiers de réserve refusèrent d'être déployés en Cisjordanie.

 
" Risque social "

Mesarvot s'inscrit dans cette lignée. C'est un réseau mettant en relation les objecteurs de conscience et organisant des réunions d'information. Pas question d'appeler les jeunes à refuser de servir : ce serait un délit.

 

Le porte-parole du réseau, Guy Meyers, est un jeune homme de 18 ans à peine. L'année de sa naissance, Benyamin Nétanyahou était déjà premier ministre. " Nous nous attaquons à l'école de pensée selon laquelle la sécurité d'Israël ne peut passer que par l'exercice de violences sur des gens innocents, explique-t-il. C'est très difficile. Il arrive que des jeunes refusant de servir se fassent virer de chez eux par les parents. Et puis, il y a un risque social. Beaucoup d'employeurs cherchent, dans leur recrutement, des personnes dotées du bagage militaire. C'est vrai pour l'employé du magasin de chaussures comme pour le député à la Knesset. "

 

Moriah Shlomot, la mère de Tamar Alon, note que sa fille n'a pas assumé son acte le coeur léger : " Elle craint de manquer de quelque chose socialement. L'armée est le rituel tribal, mythique, le plus essentiel. " Mais Tamar la rousse n'a pas été seule ; elle avait Tamar la brune détenue à ses côtés. Tamar Zeevi, 19 ans, est une femme enjouée aux cheveux courts, habitant à Ein Karem, en bordure de Jérusalem-Ouest. Sa mère, psychologue, et son père, qui gère un réseau caritatif, sont engagés à gauche : ils participaient à toutes les manifestations pour la paix, à l'époque où elle semblait encore possible.

 

Ses deux soeurs aînées ont fait leur service sans hésiter. C'est au lycée que Tamar Zeevi commence à questionner cet engagement sous les drapeaux. " C'était un immense poids moral pour moi. Je stressais et culpabilisais. Je suis sioniste car j'ai une relation spéciale à la terre d'Israël, mais je ne souhaite pas qu'un seul peuple y vive et que le sang coule. Il y a des murs mentaux et physiques qui nous permettent de ne pas ressentir les souffrances des Palestiniens. C'est un problème d'empathie. "

 

En 2013, elle part en Inde pour deux ans d'études. L'éloignement la fait mûrir. A son retour, elle franchit le pas : non au service. Elle se rend au centre d'enrôlement avec Tamar Alon, à Ramat Gan, près de Tel-Aviv. Elles se donnent du courage. Tamar et Tamar effectuent leurs trois premières peines ensemble, dans la prison numéro 6, avant d'être séparées par l'administration.

 
" Une fille de kibboutz "

Les conditions de détention sont strictes, l'encadrement militaire. Le sac de couchage doit être impeccablement roulé, les affaires rangées au cordeau. On écrit au crayon dans des cahiers sans spirale. Des livres, oui, mais pas romantiques ou politiques. A la cantine, pas de discussions. Même les sourires sont considérés comme de la communication. " La plupart des autres prisonnières sont des filles qui ont arrêté leur service pour travailler et nourrir leur famille, explique Tamar Zeevi.Pour elles, j'étais différente : une hippie, une fille de kibboutz, une Ashkénaze. " Bref, une privilégiée qui a le luxe de ses convictions libérales.

 

Le plus dur est l'absence de visibilité. On ne sait pas quand la détention s'achèvera. Les jeunes femmes ont placé l'institution devant un dilemme : les relâcher immédiatement risquait de banaliser leur geste ; les détenir trop longtemps en ferait des martyrs de la liberté de conscience.

 

Dans le cas de Tamar Zeevi, la commission a pris une décision rare, en acceptant sa libération en tant qu'objecteur de conscience et non comme pacifiste. La jeune femme avait publiquement déclaré que sa motivation était l'occupation. Aujourd'hui libre, elle pense à étudier les sciences environnementales. La politique ? " Peut-être un jour. Mais j'ai beaucoup à apprendre. "

 

Atalia Ben-Abba, elle, est encore derrière les barreaux. C'est la dernière jeune femme incarcérée pour ces motifs. Le Monde la rencontre lors de l'une de ses courtes sorties, dans un café de Jaffa. Elle a le coeur lourd, l'épreuve est rude. A 19 ans, elle vit à Musrara, derrière la mairie de Jérusalem, en lisière de la partie palestinienne de la ville. " Il est impossible d'y grandir sans être conscient des arrestations, des fouilles, des contrôles, du racisme ", énumère-t-elle.

 

A côté d'elle est assise Tair Kaminer. Toutes les filles sont en contact et se soutiennent. " Tair a été une grande inspiration, dit Atalia Ben-Abba. Son courage m'a frappée. Je me suis dit qu'il fallait prolonger cette histoire. " Elle sort de la salle pour qu'on ne prenne pas ses larmes pour de la faiblesse.

Piotr Smolar

 

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/05/29/celles-qui-ont-dit-non-a-tsahal_5135204_3218.html

 
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Published by Le Monde.fr - dans Revue de presse
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