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20 juin 2017 2 20 /06 /juin /2017 07:08

Vivre à Gaza, avec trois heures d'électricité par jour

 

 

Le territoire palestinien de deux millions d'habitants fait face à une crise énergétique sans précédent

Quelque chose détonne dans l'appar-tement de Rewad Obaid. Dehors, les rues sont calmes, Gaza observe le ramadan. Les habitants se reposent à la maison, le ventre creux. On devrait entendre un léger bourdonnement électroménager, celui de tout foyer banal. Là, rien. Le frigo, éteint. La télévision aussi. L'horloge du four, noire. Pas d'électricité. Rewad Obaid, 37 ans, laisse ses enfants brailler dans la cage d'escalier, pendant qu'elle raconte son triste quotidien, avec trois heures d'électricité par jour. Ce régime est imposé aux deux millions d'habitants du territoire palestinien depuis avril. Le secteur de l'électricité connaît des crises récurrentes depuis dix ans et la prise de pouvoir du Hamas en 2007, qui a entraîné le blocus du territoire par l'Egypte et Israël. Mais jamais encore la situation n'avait été aussi critique.

 

Enseignante de physique dans le secondaire, Rewad est mariée à un chef de projet dans le secteur de l'eau. En ce moment, pour toute la famille, la nuit est le jour, le jour est la nuit. " On fait tout la nuit. On utilise Internet, on lave le linge, on passe l'aspirateur, on cuisine. On ne peut plus faire de réserve de nourriture, puisque le frigo ne marche pas. Puis on mange avant l'aube et on va se coucher ", raconte-t-elle. Car l'immeuble est privilégié : il dispose d'un générateur électrique, qui coûte très cher, 350 shekels (90 euros) par mois pour chaque foyer, et fonctionne entre 18 h 30 et 4 heures du matin. Elle prend conscience de sa chance quand elle rend visite à ses proches, dont le seul recours est les batteries rechargeables ou les bougies. Dehors, même les grandes artères sont dans la pénombre.

 

Elle habite au 8e étage. La famille a contribué à l'achat de panneaux solaires pour faire fonctionner l'ascenseur. L'argent manque, d'autant que son salaire, versé par l'Autorité palestinienne (AP), a été amputé de 30 % en avril. C'était l'une des mesures brutales prises par Mahmoud Abbas pour mettre le Hamas sous pression. Tous les employés du secteur public ont vu leur revenu baisser de 30 à 50 %. Puis le président de l'Autorité palestinienne a annoncé qu'il ne verserait plus qu'une partie de l'argent - 60 %, sur une facture mensuelle de 40 millions de shekels - dû aux Israéliens pour fournir l'électricité à la bande de Gaza.

 
" Abbas va tout perdre "

 

Après des tergiversations, le gouvernement israélien de Benyamin Nétanyahou a décidé de suivre la logique de M. Abbas et de baisser d'autant les livraisons. " Abbas pense que le Hamas finira par plier et accepter un compromis politique, sous les pressions multiples, explique l'analyste Omar Shaban. Il veut montrer à Washington qu'il s'inscrit dans sa mobilisation contre le terrorisme. Mais Abbas va tout perdre. " Le Hamas, lui, espère un énième plan d'urgence et se dit prêt à réformer le système. " Je ne crois pas qu'Israël coupera le courant, dit Ahmed Youssef, figure modérée du mouvement. Ça lui créerait des problèmes sur le plan international et les eaux usées déjà déversées dans la mer contamineraient ses plages jusqu'à Tel Aviv. "

 

Le système est pernicieux depuis la rupture entre le Hamas et l'Autorité palestinienne. L'AP paie pour toutes les livraisons d'énergie à Gaza ; ou plutôt, Israël fait des retenues sur les taxes qu'elle doit verser à l'AP. Ramallah, de son côté, se heurte aux lacunes dans le paiement des factures à Gaza par les particuliers et les commerces. Malgré des efforts, cette collecte demeure faible, et le Hamas ne transfère pas les recettes à l'AP. Irresponsables, donc, et tous coupables. Une " dispute interne palestinienne ", a déclaré M. Nétanyahou, le 13 juin, en assurant qu'il ne voulait pas d'" escalade ".

 

Les conséquences de cette crise énergétique sont graves. Les hôpitaux, le traitement des eaux usées, les services d'assainissement et d'eau potable ont vu leurs activités dramatiquement réduites depuis la mi-avril. Ces secteurs survivent grâce à une aide d'urgence, en fuel, dégagée en catastrophe par l'ONU. Mais sur le plan économique et social, le coût de la crise est un baril de poudre à mèche courte.

 

Il suffit d'aller à Chajaya, à l'est de la ville de Gaza, près de la zone frontalière avec Israël. Grand calme dans l'entrepôt d'Al-Amir, le plus célèbre fabricant de glaces du territoire. Les machines sont à l'arrêt. Il y avait 60 employés avant 2007. Ils sont 20 à présent, mais seulement 5 à leur poste, pour assurer la maintenance. Djihad Al-Wadil, 50 ans, le manager, est là du matin au soir. On ne sait jamais : si l'électricité revient, il faut se mobiliser. " C'est pourtant la haute saison entre février et août, les gens adorent manger des glaces. Je suis en colère, et les salariés aussi. " Non loin de là se trouve le site d'une société de travaux publics, la Construction Industries Company. Taysir Azam, 39 ans, chef de marketing, explique qu'elle compte 80 employés. " On a besoin de tout le monde dès que l'électricité est branchée, mais on ne sait jamais quand ça se produit. Après, on utilise notre générateur, ce qui accroît nos coûts. On n'a plus de profit. "

 

Quant à la seule centrale électrique de Gaza, qui fournit en temps normal 23 % des besoins, elle est à l'arrêt depuis avril. Son manager général, Rafiq Maliha, est un homme massif, compétent, au rire nerveux. " La situation est catastrophique, dit-il. Je travaille ici depuis 1994. C'est comme une boule de neige qui roule et grossit. Depuis l'aide d'urgence du Qatar et de la Turquie en janvier, assurant du fuel pour trois mois, Ramallah et Gaza se disputent au sujet des taxes payées sur ce fuel. Israël les a fixées à 300 %. "

 

La centrale a été bombardée en 2006, entraînant quatre mois de fermeture, puis six mois en 2014. Aujourd'hui, elle n'a pas de réserve de fuel, faute de capacité de stockage. Sa conversion au gaz naturel permettrait d'énormes économies, mais elle nécessiterait du temps et des investissements. Une ligne à haute tension est aussi en projet avec Israël, mais la volonté politique fait défaut. Quand rien ne presse, le gouvernement israélien gère, plutôt que de prendre des initiatives. La demande énergétique à Gaza pourrait doubler d'ici à 2030, avertit la Banque mondiale.

Piotr Smolar

 

 

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2017/06/19/a-gaza-avec-trois-heures-d-electricite-par-jour_5147045_3218.html

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Published by Le Monde.fr - dans Revue de presse
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