Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juin 2017 5 23 /06 /juin /2017 07:04
Le fils du roi obtient tous les pouvoirs en Arabie saoudite
 
 
 
 
Par

Chamboulant l’ordre de succession, le roi a confié à son fils Mohammed ben Salman, 31 ans, la direction du pays. Artisan d'un programme de modernisation du royaume il y a un an, c’est lui qui, en tant que ministre de la défense, a engagé la guerre au Yémen. Chassé de ses fonctions, Mohammed ben Nayef, successeur en titre du roi Salman, subit une rare humiliation.

Plus qu’une révolution de palais, c’est un séisme que vient de connaître le régime saoudien puisqu’un clan vient de prendre quasiment tous les pouvoirs, éliminant en grande partie son dernier rival, le privant dès lors de l’accès à nombre des richesses du royaume. En nommant par décret son jeune fils prince-héritier, en évinçant Mohammed ben Nayef, le prince-héritier en titre, privé de toutes ses autres fonctions – il était aussi vice-premier ministre et ministre de l'intérieur –, le vieux roi Salman confie à Mohammed ben Salman, âgé de 31 ans, la direction totale du pays, lui-même n’étant guère en état de régner.

Jusqu’alors, Mohammed ben Salman, alias MbS, était déjà l’homme fort du royaume, son père étant âgé (81 ans), malade, et usé physiquement. Il était non seulement vice-prince héritier et ministre de la défense mais aussi conseiller spécial du roi et présidait le Conseil des affaires économiques et de développement, l’organe qui supervise la toute-puissante Saudi Aramco, la première compagnie productrice de pétrole au monde. Ayant pris le contrôle du secteur le plus stratégique du pays, il avait ouvert la voie à sa privatisation partielle. En avril 2016, il avait aussi dévoilé un ambitieux programme de modernisation du Royaume, baptisé « Vision 2030 », pour tenter de l’arracher à la rente pétrolière et de desserrer l’emprise des religieux sur la société.

De toutes ses fonctions, il n’en a abandonné aucune. Au contraire ! Il a aussi pris à son rival Mohammed ben Nayef le poste de vice-premier ministre. Aussi, Mohammed ben Salman accapare-t-il désormais tous les pouvoirs. Semble lui échapper le ministère de l’intérieur, un État dans l’État à l’heure où la lutte contre le terrorisme est devenue une priorité. Ce ministère revient au prince Abdel Aziz Ben Saoud ben Nayef, qui serait un neveu de Mohammed ben Nayef. Mais l’homme est peu connu et est loin d’avoir l’envergure de MbS. Sa nomination apparaît dès lors comme un gage donné au clan des Nayef. « Il y a désormais une concentration de quasiment tous les pouvoirs entre les mains d’un homme seul, que d'aucuns considèrent par surcroît relativement inexpérimenté. Ses détracteurs émettent délibérément des doutes sur sa capacité à pouvoir assumer toutes ses fonctions », résume David Rigoulet-Droze, enseignant et chercheur, directeur de la revue Orients stratégiques, qui souligne également que la montée en puissance de MbS doit beaucoup aux liens très étroits qui l’unissent à son père, le roi Salman.

La chute du clan An-Nayyef, c’est l’épilogue d’une lutte entre MbS, et Mohammed ben Nayef, alias MbN, âgé de 57 ans, qui prétendait lui aussi au trône et avait acquis une grande notoriété grâce à ses succès dans sa lutte contre Al-Qaïda. Formé aux États-Unis, ce « Monsieur sécurité » plaisait ainsi beaucoup à la CIA et au Pentagone. Dans le Royaume, on assurait aussi qu’il avait la baraka, cette chance que Dieu accorde à ses élus, depuis l’attentat manqué contre lui, en août 2009, ce qui le valorisait beaucoup aux yeux des religieux. Lors d’une séance de pardon aux terroristes repentis ou prétendument repentis, l’un d’eux, Abdullah Hassan al-Assiri, frère d’Ibrahim al-Assiri, l’artificier en chef d’Al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA), avait placé un explosif dans son rectum qui avait été actionné lors de la rencontre avec le prince Nayef. Un coup de téléphone opportun avait sauvé la vie à ce dernier et il n’avait été que blessé.

Cette baraka n’a pas empêché MbS de gagner par K.O. dans la course à la succession après avoir sans cesse marqué des points ces deux dernières années contre son rival. C’est même quasiment une humiliation pour l'ancien prince héritier qui a dû cautionner la nomination de son successeur. « Je vais me reposer. Que Dieu t’aide », lui a-t-il écrit. La télévision d'État a diffusé des images montrant les deux hommes s'embrasser à la suite de l'annonce, faite avant l'aube.

La nomination de MbS comme prince-héritier a été approuvée par 31 des 34 membres du Conseil d'allégeance, qui a pour rôle de désigner le prince héritier à la majorité. « On ne sait pas qui n'a pas approuvé cette nomination. Mais c’est déjà un événement sans précédent dans le Royaume que l’on sache la répartition des votes. Jusqu’à présent, cela se faisait dans le secret de la délibération », souligne David Rigoulet-Droze. Il n’empêche que la mainmise de MbS sur tous les pouvoirs risque de heurter et d’inquiéter nombre des quelque 200 « grands princes » qui entendent participer au pouvoir, parmi lesquels une vingtaine sont des poids lourds. Tous vont-ils faire leur bayat (serment d’allégeance) lors d’une cérémonie prévue mercredi soir dans le palais que le souverain possède à La Mecque où devrait venir tout ce que l'Arabie saoudite compte de dignitaires ? Ce sera l’occasion de compter les princes mécontents qui, en principe, ne se déplaceront pas.

Pour l’Arabie saoudite, la prise du pouvoir par MbS ressemble à une révolution. Elle n’est pas en tout cas dans la logique dynastique traditionnelle. Le décret royal ouvre en effet la voie à la deuxième génération des Al-Saoud pour accéder au trône. Elle met fin au mode de succession dit adelphique qui prévoyait que l’accès au trône se transmettait d’abord entre frères avant le passage à la génération suivante, d’où des rois le plus souvent septuagénaires quand ils accédaient au pouvoir. Salman est ainsi le vingt-cinquième fils du fondateur de l’Arabie saoudite, Abdelaziz ben Abderrahmane al Saoud et le sixième des sept frères Soudayris, les fils de Hussa bint Ahmed al-Soudayri, sa femme préférée, dont faisaient également partie le roi Fahd ainsi que les princes héritiers Sultan, longtemps l’inamovible ministre de la défense et Nayef, longtemps à l’Intérieur. Les Soudayris sont considérés comme l'aile la plus dominatrice et prédatrice de la famille royale, le clan du défunt roi Abdallah, leur demi-frère, et prédécesseur de l’actuel roi, étant jugé plus accommodant.

C’est à présent un vrai faucon, pas étranger à la crise avec le Qatar et l'Iran, qui préside à la destinée du royaume saoudien. C’est enfin lui qui, en tant que ministre de la défense, a engagé la guerre au Yémen, le prince Nayef, qui a aussi une certaine autorité sur ce dossier puisqu’il est chargé de la lutte contre AQPA (née de la fusion entre Al-Qaïda en Arabie saoudite et Al-Qaïda au Yémen) apparaissant beaucoup plus réservé sur la nécessité d’intervenir militairement. Aujourd’hui, c’est l’enlisement pour l’armée saoudienne et ses alliés, l’opération militaire ne devant durer que quelques semaines. Mais, à l’évidence, le roi Salman ne lui a pas tenu rigueur de ce revers. « Sans doute, MbS et lui doivent-ils penser qu’il n’y avait pas d’autre issue, que l’intervention était nécessaire, ne serait-ce que pour montrer à Téhéran qu’il n’avait pas les mains libres au Yémen », conclut David Rigoulet-Droze.

 

 

https://www.mediapart.fr/journal/international/210617/le-fils-du-roi-obtient-tous-les-pouvoirs-en-arabie-saoudite

Les seules publications de notre blog qui engagent notre association sont notre charte et nos communiqués. Les autres articles publiés sur ce blog, sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Partager cet article

Repost 0
Published by Mediapart.fr - dans Revue de presse
commenter cet article

commentaires