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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 08:28

Entretien avec Henry Laurens sur le troisième affrontement israélo-arabe

 

Juin 1967, une guerre de six jours qui n’en finit pas

 
 
 
 

Orient XXI > Magazine > Entretien > Juin 1967, une guerre de six jours qui n’en finit pas > Sylvain Cypel > Henry Laurens > 24 mai 2017

Après l’affrontement entre le jeune État d’Israël et ses voisins arabes en 1948-1949, après l’expédition de Suez et la conquête du Sinaï en 1956, la guerre de juin 1967 est le troisième round d’un affrontement qui n’a jamais vraiment cessé. Mais il va profondément bouleverser la région et, paradoxalement, marquer la renaissance du mouvement national palestinien.

 

Sylvain Cypel. — La guerre de 1967 aurait-elle pu être évitée ?

Henry Laurens. — Le déterminisme absolu n’a jamais existé. Un certain nombre de facteurs présents depuis 1964 ont provoqué cette guerre : en particulier la remontée du mouvement palestinien et la volonté de l’Égypte de Gamal Abdel Nasser de la canaliser. Même si cette Organisation de libération de la Palestine (OLP), créée en 1964, tient des discours extrêmement radicaux, en réalité elle est plus un moyen pour Nasser de contrôler la revendication palestinienne que de s’en prendre à Israël. Et puis le Fatah de Yasser Arafat entre dans la lutte armée dès le 1er janvier 1965. Le premier sommet des chefs d’État arabes de janvier 1964 avait fait sienne l’exigence de la « libération de la Palestine ». Ce mot d’ordre est évidemment une alerte pour Israël. Mais en réalité, pour Nasser, la libération de la Palestine passera par le préalable de l’unité arabe. Autant dire, cyniquement, aux calendes grecques.

S. C. — La tension persistante entre Israël et la Syrie n’est-elle pas un autre élément déclencheur de la crise qui mènera à la guerre ?

H. L. — Si, mais il est selon moi secondaire. Ce qui est alors essentiel, c’est la guerre au Yémen. Nasser est complètement embourbé entre une révolte royaliste et la République yéménite proclamée en 1962, que l’Égypte soutient. Une partie importante de l’armée égyptienne se trouve au Yémen. C’est un abcès de fixation, car dès lors que les Égyptiens menacent l’Arabie saoudite, les Américains annoncent qu’ils la protègeront. La stratégie nassérienne, durant toute la crise de 1967, ne vise en réalité pas la Palestine mais à casser le soutien américain à l’Arabie saoudite.

S. C.Vous exposez là le point de vue arabe. Quand j’évoquais la tension avec la Syrie, c’est parce que cet enjeu-là était alors important aux yeux des Israéliens, en particulier la question de l’eau1.

H. L. — Deux aspects dans l’affaire : d’abord le détournement par la Syrie d’une partie des eaux des affluents du Jourdain. Le conflit israélo-arabe est rythmé par des faits accomplis ou des « lignes rouges ». Ainsi en 1957, Israël avait défini que le libre passage par le détroit de Tiran à l’entrée du bras de la mer Rouge qui mène aux ports d’Akaba (Jordanie) et d’Eilat (Israël) en était une, ce qui était discutable sur le plan du droit international. Bloquer le détroit serait donc perçu comme un casus belli. De l’autre côté, les Arabes avaient déclaré comme ligne rouge le détournement des eaux du Jourdain par Israël2. Cela n’ayant pas fonctionné et Israël n’ayant pas été contraint d’abandonner son plan, la Syrie a répliqué par la menace d’un détournement des affluents du Jourdain.

S’ajoute à cela un second facteur de tension avec la Syrie : la DMZ (zone démilitarisée). Cette zone entre la Syrie et Israël avait été créée en 1949 lors de l’armistice de Rhodes ; mais son statut juridique n’a jamais été défini. À qui appartenait ce territoire ? À Israël, à la Syrie ou aux Palestiniens, puisque c’était le territoire de l’ancienne Palestine ? Dès les années 1950, les Israéliens grignotent constamment la DMZ, en chassent ses populations arabes. Ils entretiennent un facteur de violences continues dans cette zone qui va croître avec le passage de la Syrie sous la coupe d’un pouvoir baasiste radical en 1963.

S. C.Il y aura quatre interlocuteurs dans cette guerre : Israël, Nasser, le Baas syrien et le roi de Jordanie. Qui la voulait le plus ?

H. L. — Personne. Un ouvrage classique sur le Proche-Orient écrit par un ex-diplomate américain, Richard Parker, intitulé The Politics of Miscalculation in the Middle East (Barnes & Noble, 1993) décrit la crise de 1967 comme une suite de mauvais calculs de la part de l’ensemble des interlocuteurs. Dans cette mesure, la guerre aurait pu être évitée si ceux-ci avaient été plus réalistes ou avaient mieux évalué les rapports de force.

S. C.Selon Tom Segev dans 1967 (Denoël, 2007), un livre basé sur les seules archives israéliennes, pour les dirigeants d’Israël, l’adversaire prioritaire au départ est la Syrie et l’Égypte la principale menace. La conquête de la Cisjordanie et de Jérusalem ne surgira dans les débats internes que tardivement, à quelques jours de la guerre. Comment expliquer qu’un enjeu peu présent initialement devienne brusquement si important ?

H. L. — Le fait qu’Israël n’ait jamais reconnu l’intégration de la Cisjordanie à la Jordanie montre que le projet israélien de conquête de la Cisjordanie n’avait jamais été abandonné. Le second élément est le traumatisme du Sinaï. Que faire de la Cisjordanie une fois conquise ? En octobre 1956, Israël avait pris le Sinaï, puis les Américains avaient exercé de très fortes pressions qui avaient mené six mois après à une évacuation israélienne complète. Dès lors, les responsables politiques et les militaires israéliens ne pensent pas faire une guerre d’annexion, car avant le 5 juin 1967, ils sont persuadés que s’ils le font, les Américains interviendront immédiatement et les forceront à nouveau à évacuer les territoires annexés. Ils estiment qu’ils n’auront pas les moyens politiques de les préserver. La bonne surprise vient à l’été 1967, lorsqu’ils comprennent qu’il n’y aura pas de véto américain absolu contre cet état de fait.

S. C.Le président américain Lyndon Johnson est visiblement exaspéré par les velléités israéliennes de mener une guerre préventive. Il le dit à plusieurs reprises : il y est hostile (comme le sera Charles de Gaulle). Pourtant il va laisser faire, et ensuite protéger Israël au plan diplomatique. Comment cela s’explique-t-il ?

H. L. — D’abord, Johnson dispose de plusieurs voix différentes à la Maison Blanche. On sait que le président américain est profondément exaspéré par Nasser, à cause de la guerre au Yémen et de son rapprochement important avec l’Union soviétique dans cette période. Cela dit, si on prend leur vision au mois de mai 1967, les Américains considèrent qu’ils n’ont vraiment pas besoin de la crise qui pointe entre Israël et les États arabes, tant ils sont embourbés dans la guerre du Vietnam. Pour eux, créer un second front est-ouest au Proche-Orient serait une catastrophe. Puis on constate une évolution, en particulier dans l’entourage proche de Johnson, qui lui dit en résumé : « Après tout, une défaite égyptienne pourrait amener l’effondrement du régime nassérien, donc une défaite majeure pour l’Union soviétique. » On dispose aujourd’hui des mémorandums de Walter Rostow (conseiller du président Johnson), qui, trois ou quatre jours avant l’attaque israélienne, lui dit : « S’il y a une guerre et une défaite égyptienne, on aura un nouveau Moyen-Orient. » Les termes sont déjà utilisés3.

 

 

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La guerre de 67 : interview de Henry Laurens - YouTube

Propos recueillis par Sylvain Cypel.

1La Syrie avait entrepris, en particulier, de dévier une partie des eaux des affluents du Jourdain à leur source, privant ainsi Israël d’eau exploitable. De nombreuses sources aboutissant au Jourdain sont situées sur le plateau du Golan, qu’Israël annexe officiellement en juin 1967.

2Israël avait lancé en 1964 un projet d’« aqueduc national ».

3Les idéologues néoconservateurs américains, en particulier Paul Wolfowitz et le président George W. Bush lui-même évoqueront ce concept d’un « nouveau Moyen-Orient » avant la guerre qu’ils lanceront en 2003 en Irak.

4Date du début de l’attaque israélienne.

5Signé en 1949, l’armistice de Rhodes a mis fin à la guerre entre Israël et les pays arabes.

6Les « Palestiniens de 1948 » sont les 15 % de Palestiniens non expulsés et restés en Israël après la fin de la guerre de 1948.

7On appelle Septembre noir l’épisode de l’écrasement de la résistance palestinienne par l’armée jordanienne en septembre 1970.

8Entre autres, la résolution 242 du Conseil de sécurité « souligne l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre et la nécessité d’œuvrer pour une paix juste et durable permettant à chaque État de la région de vivre en sécurité ». Elle prône « l’instauration d’une paix juste et durable au Proche-Orient qui devrait comprendre l’application des deux principes suivants : a. retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés au cours du récent conflit ; b. fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque État de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de frontières sûres et reconnues ».
Pour contester l’obligation de se retirer de tous les territoires conquis en 1967, Israël argue d’une différence entre le texte de la résolution en français et en anglais. Le retrait « des territoires occupés » est écrit en anglais « from occupied territories », que l’on peut traduire par « des territoires », mais aussi par « de territoires » occupés, donc pas de tous. En conséquence de quoi Israël a gardé le contrôle de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et du Golan en totalité depuis un demi-siècle.

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Published by OrientXXI.info - dans Revue de presse
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