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23 octobre 2013 3 23 /10 /octobre /2013 00:40

Alaa al Aswany : « Les Egyptiens ont pris le rythme de la démocratie »


De passage à Paris, l’écrivain égyptien Alaa al Aswany (1) évoque la situation politique en Égypte, qui, dit-il, est mal comprise par les Français.


17/10/13 

 

Alaa Al Aswany : «  Morsi a outrepassé ses fonctions. Si le président ­Hollande faisait la même chose, que diraient les Français ?  »

Pour lui, l’opposant Mohamed Al Baradei, en démissionnant de ses fonctions de vice-président, a mis un terme définitif à sa carrière politique.

On a du mal à comprendre, en France, qu’un président élu, comme Mohamed Morsi, soit obligé de quitter le pouvoir. Comment expliquez-vous ce qui s’est passé en Égypte ?

Alaa Al Aswany : Les Français ont une image faussée de ce qui s’est passé en Égypte. Beaucoup de détails de la vie politique leur ont échappé.

Or, la réalité est celle-ci : le président Mohammed Morsi a été élu. Puis, le 22 novembre 2012, il a rendu publique une « déclaration constitutionnelle » qui lui permettait, alors que le président cumule déjà les pouvoirs exécutifs et législatifs, de prendre toute disposition qu’il jugerait nécessaire pour « la défense de la révolution ».

Ce décret empêchait la dissolution par la justice de l’Assemblée constituante et du conseil de la Choura, la chambre haute du Parlement égyptien. Ce décret annulait la démocratie, car il plaçait les décisions du président au-dessus des lois.

Ensuite, le décret a été annulé par la Cour suprême, parce qu’il était illégal, mais Morsi a persisté.

C’est ce que l’on appelle un coup d’État. De la même façon, en 1992, le président Alberto Fujimori avait pris un décret identique et les États-Unis l’avaient accusé d’avoir fait un coup d’État au Pérou. Morsi a outrepassé ses fonctions. Si le président ­Hollande faisait la même chose, que diraient les Français ?

Mais le président a été forcé de partir…

A. A  : Il n’y a pas de démocratie si le Parlement ne peut pas exprimer sa défiance envers le gouvernement. Or, le Parlement avait été dissous par la Cour suprême.

C’est pourquoi, nous, dans l’opposition, nous avons lancé une campagne de signatures. On en a récolté 22 millions.

Puis on a appelé les Égyptiens à manifester, ils ont été plus de 30 millions à descendre dans la rue et à réclamer le départ de Morsi et l’organisation de nouvelles élections. L’armée, qui auparavant était restée silencieuse, est finalement intervenue pour dire au président qu’il devait préparer ces élections.

Je suis surpris de la réaction des Occidentaux. Avant la révolution, la communauté internationale avait déjà soutenu le président Moubarak pendant des années. Elle ne doit pas recommencer à soutenir quelqu’un qui, comme le président Morsi, se comporte comme un dictateur en s’arrogeant tous les pouvoirs.

Comment voyez-vous la situation en Égypte ?

A. A. : Je suis à la fois optimiste et inquiet. D’un côté, il y a une guerre menée par des groupes extrémistes islamistes. Ils tuent des soldats égyptiens tous les jours dans le Sinaï. Des membres des Frères musulmans ont attaqué des commissariats, pour casser l’État. Dans cette situation, je n’ai d’autre choix que de soutenir l’État, sinon mon pays deviendra comme la Syrie ou la Somalie.

Le Comité constitutionnel planche sur les réformes à apporter à la Constitution, comment cela se passe-t-il ?

A. A.  : Le combat commence, car, au sein du nouveau Comité constitutionnel – chargé de modifier la Constitution écrite par les Frères musulmans, car elle est illégale –, il y a des représentants de la révolution et des membres de l’ancien régime.

Les révolutionnaires ont gardé leurs exigences de liberté et de justice sociale. Car il y a deux Égypte : d’un côté, celle où 4 000 à 5 000 familles possèdent une grande partie du pays ; de l’autre, celle où 40 % de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté.

Nous, nous voulons imposer un impôt progressif et une progression égale des salaires. Les membres de l’ancien régime ne veulent pas l’accepter. Mais je suis confiant. Le Comité a un mois avant de remettre son projet, qui sera soumis à référendum.

Vous étiez proche de l’ancien vice‑président égyptien Mohamed Al Baradei. Il a démissionné le 14 août, en désaccord avec l’action de l’armée qui réprimait les partisans de Mohammed Morsi. Que pensez-vous de sa démission ?

A. A. : Mohamed Al Baradei a refermé pour toujours sa carrière politique. Il n’aime pas les conflits. Il a créé un parti politique, le Front de salut national (FSN), puis il s’en est éloigné. Cette fois, il a démissionné, c’est plus grave. Il a quitté le bateau au moment où celui-ci pouvait couler.

D’un côté, il y a un homme, Mohamed Al Baradei, qui a reculé et est parti en Autriche ; de l’autre, vous avez un homme, le général Abdel Fattah Al Sissi, qui s’est levé et a dit aux Égyptiens : « Je vais vous protéger contre ceux qui vous attaquent », c’est-à-dire les Frères musulmans.

Et il est devenu très populaire.

En Égypte, il est considéré comme l’homme providentiel.

Souhaiteriez-vous qu’il se présente à l’élection présidentielle ?

A. A. : Ce n’est pas le général Sissi qui est important. Les Égyptiens ont pris le rythme de la démocratie. Il faut maintenant que l’on mette en place un vrai système présidentiel, transparent et juste.

(1) Auteur deL’Immeuble Yacoubian(Éditions Babel, 336 p., 8,70 €).

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L’aide américaine à l’Égypte

En représailles à la répression sanglante visant les partisans du président islamiste Mohamed Morsi, destitué par l’armée le 3 juillet, les États‑Unis ont décidé, le 10 octobre, de « recalibrer » leur aide à l’Égypte.

Cette aide se montait jusque-là à 1,5 milliard de dollars par an (1,1 milliard d’euros), dont 1,3 milliard de dollars d’aide militaire.

L’annonce américaine ne devrait pas avoir d’impact majeur, même si les spéculations se multiplient sur le fait que l’Égypte pourrait se tourner vers d’autres fournisseurs comme la Russie, la Chine ou la France.

D’autres financements, sous forme d’aide, parviennent d’Arabie saoudite et du Koweït.

Recueilli par AGNÈS ROTIVEL



http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Alaa-al-Aswany-Les-Egyptiens-ont-pris-le-rythme-de-la-democratie-2013-10-17-1044867

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Published by La Croix.com - dans Revue de presse
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