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24 avril 2015 5 24 /04 /avril /2015 02:16

Comment l'Arabie saoudite renforce Al-Qaïda au Yémen

Le Point - Publié le 21/04/2015 à 06:05 - Modifié le 21/04/2015 à 12:40

Obnubilé par sa lutte contre les rebelles chiites soutenus par l'Iran, le royaume épargne la nébuleuse islamiste, qui gagne du terrain dans le pays.

Par ARMIN AREFI

L'aveu vient du secrétaire américain à la Défense en personne. Aux dires d'Ashton Carter, la guerre que mène l'Arabie saoudite au Yémen a renforcé Al-Qaïda, et permis à la nébuleuse islamiste d'enregistrer des "avancées sur le terrain". Lancée il y a près d'un mois contre la rébellion yéménite houthie, l'opération "Tempête décisive", qui rassemble une coalition de neuf pays arabes, n'a pour l'heure pas permis de faire reculer ces miliciens chiites zaïdites (une branche dissidente du chiisme qui ne reconnaît que cinq imams), soutenus par l'Iran.

Mais en s'attaquant aux houthis, principaux adversaires d'Al-Qaïda sur le terrain, la pétromonarchie a laissé les mains libres à la nébuleuse djihadiste pour accentuer son emprise sur l'est du Yémen. En moins de 24 heures, les djihadistes se sont emparés en début de mois de Moukalla, cinquième ville du pays (Sud-Est). Et ont ensuite eu tout le loisir de libérer les 300 détenus de la prison centrale de la ville, dont de nombreux islamistes, avant de se saisir d'une importante base militaire où ils ont pu s'emparer d'un arsenal d'armes lourdes.

"Il était certain que la situation au Yémen allait profiter à Al-Qaïda", souligne David Rigoulet-Roze*, chercheur spécialiste de la région rattaché à l'Institut français d'analyses stratégiques (Ifas). "L'absence d'État central est propice à l'essor de ce type de groupes djihadistes, d'autant qu'il s'agit de la seule organisation suffisamment expérimentée aux yeux de nombre de sunnites pour combattre les houthis sur le terrain." De l'avis des spécialistes, Al-Qaïda au Yémen (Aqpa, de son vrai nom Al-Qaïda dans la péninsule arabique) demeure la branche la plus efficace et dangereuse de la nébuleuse islamiste dans le monde.

Attentats de "Charlie Hebdo"

Fruit de la fusion des branches saoudienne et yéménite d'Al-Qaïda en janvier 2009, Aqpa est composé d'une majorité de cadres saoudiens. "Sa formation est la conséquence de la lutte des services saoudiens contre les djihadistes depuis 2003, qui a profondément affaibli la branche saoudienne d'Al-Qaïda et l'a obligée à se repositionner au Yémen", rappelle Dominique Thomas, chercheur spécialiste des mouvements islamistes à l'École des hautes études en sciences sociales (Ehess).

À la différence de l'organisation État islamique, qui a créé un pseudo "califat" à cheval sur la Syrie et l'Irak, Al-Qaïda au Yémen prône contre ses ennemis (États-Unis et Arabie saoudite) un djihad global et déterritorialisé. Spécialisée dans la formation de combattants pour perpétrer des attentats à l'étranger, Aqpa a revendiqué au cours des dernières années une série importante d'attaques, notamment au Yémen et dans le Golfe. Mais son plus grand fait d'arme, l'organisation l'a réalisé en France enrevendiquant l'attentat de Paris contre Charlie Hebdo. En effet, Chérif Kouachi, l'un des deux assaillants, avait séjourné à plusieurs reprises au Yémen, dans les camps de la région de l'Hadramaout (vaste région désertique orientale, NDLR) où la nébuleuse islamiste a installé ses bases.

Pour monter en puissance dans le pays, l'organisation a surfé sur le Printemps arabe qui a frappé le Yémen en 2011. Profitant du chaos qui a suivi le départ du président Ali Abdallah Saleh, Aqpa s'est implanté dans l'est et le sud du pays, majoritairement sunnites. Pour ce faire, Aqpa a noué des liens avec les tribus locales. "En se mariant (avec des filles de tribus), beaucoup de membres d'Aqpa ont intégré les réseaux tribaux dans les régions du sud et du centre du Yémen", affirme le chercheur David Rigoulet-Roze. Ce rapprochement a également été facilité par des considérations religieuses. "Les populations de l'Hadramaout sont d'une religiosité extrême avec un islam sunnite très littéral qui n'est pas éloigné de celui d'Al-Qaïda", souligne Gilles Gauthier, ancien ambassadeur de France au Yémen.

Même idéologie

Le groupe djihadiste sunnite a alors trouvé sur son chemin une autre formation armée redoutable : les houthis. Basés dans la région du Saada (Nord), ces miliciens chiites ont eux aussi tiré profit de la faiblesse de l'État pour s'emparer en octobre dernier de la capitale, Sanaa. Bénéficiant de l'aide de forces fidèles à l'ex-président Ali Abdallah Saleh, ils se sont alors lancés à l'assaut du sud du pays, majoritairement sunnite. Et sont devenus la principale cible d'Al-Qaïda au Yémen. "Les houthis constituent pour Al-Qaïda une menace tant sur le terrain militaire que sur le plan idéologique", souligne le chercheur Dominique Thomas.

Une lutte confessionnelle entre le conservatisme sunnite, incarné par les djihadistes, et l'islamisme chiite des houthis, qui explique en grande partie l'intervention de l'Arabie saoudite au Yémen. Dénonçant la mainmise de l'Iran, plus grand pays chiite, sur la rébellion des houthis, le royaume saoud, gardien des lieux saints de l'islam, ne pouvait laisser son grand rival régional "s'installer" à ses frontières. "Pour l'Arabie saoudite, le plus grand danger aujourd'hui au Yémen n'est pas Al-Qaïda mais la présence de l'Iran", pointe ainsi l'ex-ambassadeur Gilles Gauthier.

Alliance de circonstance

Un épouvantail chiite qui place de facto la pétromonarchie et l'organisation terroriste dans le même camp, alors qu'ils se livrent une lutte sans merci depuis plus d'une décennie. "Il faut dire que le wahhabisme prôné par l'Arabie saoudite se rapproche largement de l'idéologie ultra-rigoriste d'Al-Qaïda", note un fin connaisseur du pays qui préfère garder l'anonymat. "Il s'agit davantage d'une alliance de circonstance entre deux entités ennemies", insiste toutefois le spécialiste Dominique Thomas. "Car il aurait été impossible au royaume de lutter sur deux fronts."

Ce jeu dangereux n'est pas pour plaire au plus grand allié de la pétromonarchie. Contraints d'apporter leur feu vert à l'initiative saoudienne (ils apportent un soutien logistique, NDLR), les États-Unis poursuivent tant bien que mal leur combat, seuls, contre Al-Qaïda au Yémen, a rappelé le secrétaire à la Défense Ashton Carter. Ainsi, le Cheikh Ibrahim al-Rubaish, l'un des idéologues en chef d'Aqpa, a été abattu par un drone américain la semaine dernière. Pour David Rigoulet-Roze, les derniers événements montrent bien que "les agendas des États-Unis et de l'Arabie saoudite ne sont plus les mêmes dans la région. Pour les premiers, la priorité demeure la lutte contre l'État islamique et Al-Qaïda. Pour le second, il s'agit de l'Iran."

(*) David Rigoulet-Roze est rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques.

http://www.lepoint.fr/monde/comment-l-arabie-saoudite-renforce-al-qaida-au-yemen-21-04-2015-1923008_24.php

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24 avril 2015 5 24 /04 /avril /2015 02:14

Les tribus irakiennes, l’État islamique et la citoyenneté

ORIENT XXI > MAGAZINE > FEURAT ALANI > 21 AVRIL 2015

En Irak, la perception du danger n’a jamais été aussi grande, avec l’émergence de l’organisation de l’État islamique, le jeu trouble de l’Arabie saoudite, l’ingérence toujours plus ostensible des Iraniens et les bombardements quotidiens de la coalition occidentale. Face à l’absence d’État et au démantèlement des institutions irakiennes par l’invasion américaine en 2003, les tribus jouent un rôle essentiel là où la sécurité, la justice et la politique ont disparu.

Combattants d'Al-Sanadid (milice Shammar).

Hans Scholl sur Twitter, 24 février 2015.

L’État irakien est une coquille vide. Il est donc contraint de décentraliser ses pouvoirs, de gré ou de force, au profit de milices chiites d’un côté et des tribus de l’autre. En 2007, la politique de la sahwa (« réveil ») s’accompagne d’une abondante distribution d’argent et d’armes aux tribus sunnites. Elle favorise une nouvelle génération de chefs tribaux, plus jeunes et plus dynamiques, soutenus temporairement par le gouvernement chiite de Nouri Al-Maliki. Les groupes armés ne disparaissent pas mais se font plus discrets, sous la pression des milices tribales.

En 2014, année de la conquête d’un tiers du territoire irakien par l’organisation de l’État islamique (OEI), la situation change. Un peu partout dans le pays, la légitimité du gouvernement est mise en cause, y compris au sein de la population chiite. Le gouvernement a depuis longtemps déjà perdu la confiance des tribus. Les promesses non tenues de les intégrer aux forces de sécurité ont accentué les rancœurs. La guerre civile en Syrie s’est immiscée en Irak. Une opportunité s’offre à Abou Bakr Al-Baghdadi ; il la saisit.

L’ALLÉGEANCE OU LA MORT

Le 26 octobre 2014, le premier ministre irakien Haïdar Al-Abadi a rendu visite aux représentants de tribus sunnites irakiennes exilés en Jordanie, pour les convaincre de rentrer en Irak. Ces derniers avaient quitté le pays suite à la politique confessionnelle menée par le premier ministre sortant Nouri Al-Maliki et la sévère répression des manifestations à Ramadi, Fallouja et Kirkouk en 2013. Le but de cette discrète rencontre à Amman : impliquer le maximum de tribus sunnites dans la guerre contre l’OEI. Comme en 2007, la tribu devient l’ami de circonstance lorsqu’il s’agit de protéger l’intégrité de l’État d’un ennemi commun. Le gouvernement irakien et l’OEI l’ont tous deux bien compris : le premier cherche à les reconquérir, le deuxième à détruire leur structure.

Lors de la prise de Mossoul en juin 2014, Al-Baghdadi adresse un ultimatum aux chefs de tribu : l’allégeance ou la mort. On aurait donc tort de croire que les émirs d’Al-Baghdadi pactisent avec eux. Si alliances il y a, elles sont la plupart du temps opportunistes et propres à des contextes bien précis. Il est nécessaire de rappeler qu’en Irak, la tribu transcende les confessions et qu’elle est très souvent composée de sunnites et de chiites.

La tribu Shammar, l’une des plus importantes d’Irak et de la région, s’étale du nord au sud de l’Irak en passant par les pays voisins. Elle constitue l’ultime exemple de cette transcendance et Fahad Al-Shammari l’affirme sans complexe. Pour lui, le nom de sa tribu est beaucoup plus valorisant que sa citoyenneté irakienne. En Irak, tout le monde est officiellement un citoyen mais le sens même de ce mot est absent au quotidien. Depuis 2003, on se réfère à sa confession, sa tribu, sa ville d’origine. « Je suis un Shammari. Ce qui signifie que je n’ai pas de frontières, pas de pays. J’ai par exemple un passeport jordanien parce que les Shammar y sont très bien implantés. J’ai aussi des ramifications tribales en Arabie saoudite. En Irak, je suis vu et je me vois comme un Shammari avant d’être Irakien. Je suis un citoyen hors-sol », soutient-il.

À Tikrit, les membres de la tribu Shammar n’ont prêté allégeance ni à l’OEI ni au gouvernement irakien. Selon Fahad Al-Shammari, la ville de Tikrit n’est en fait jamais tombée aux mains de l’OEI.« La ville est sortie du contrôle de l’État à cause du contexte politique et social. Les principales tribus de la province sont d’anciens militaires aujourd’hui rejetés par le gouvernement de Bagdad et Tikrit est le fief de Saddam Hussein. L’opportunité de se séparer du gouvernement était prévisible », explique le Shammari.

Avant les années 1970, la plupart des membres de tribus autour de Tikrit étaient des fermiers. Mais l’état désastreux de l’agriculture en Irak ne permettant pas de vivre, ils ont tous rejoint les forces de sécurité, de génération en génération. Après 2003 et la politique de « débaasification » visant principalement les officiers et fonctionnaires originaires de Tikrit, les Shammaris ont développé une vie politique et sociale en marge du gouvernement irakien, acceptant quelques fois de jouer le rôle d’intermédiaire.

« Il n’y a pas de négociation possible avec Daech. Si négociation il y a, c’est avec les tribus. C’est le cas à Tikrit, peut-être pas ailleurs », affirme Fahad Al-Shammari.

Faut-il encore le préciser, les tribus ne représentent pas un bloc mais une variété de courants contradictoires et de relations plus ou moins fortes avec le pouvoir central. Dans les localités de Jarba et Rabia, près de Mossoul — là où les membres de la tribu Shammar sont également bien ancrés — ces derniers combattent l’OEI ouvertement aux côtés des peshmergas pour des raisons historiques. Les Shammaris ont toujours entretenu de bonnes relations avec les Kurdes et notamment avec le clan Barzani dont le président du Kurdistan irakien est issu.

Enfin, leur complexe situation est une question de clivage générationnel. Il y a les anciens officiers d’un côté — une génération qui a évolué sous le régime de Saddam Hussein mais n’adhérant pas forcément au parti Baas — et de l’autre les plus jeunes, membres des milices de la Sahwa. Tuz Khorma, petite ville à mi-chemin entre Tikrit et Kirkouk en est le meilleur exemple. Depuis la prise de Mossoul par l’OEI, elle est sous le contrôle de la tribu Shammar.

LE BASCULEMENT DES JOUMAILI À FALLOUJA

La tribu Al-Joumaili s’étend également du nord au sud de l’Irak. Elle est à majorité sunnite mais comprend de nombreux chiites et revendique plus de deux millions de membres au-delà des frontières irakiennes.

Au début du mois de décembre 2013, le village de Garma, à la périphérie de Fallouja, était encore paisible. Des soldats de l’armée, installés à découvert à l’entrée de la commune, pianotaient tranquillement sur leurs téléphones portables. Ils semblaient en confiance et hors de danger. Ils étaient précédés d’un checkpoint tenu par de jeunes hommes de la tribu Al-Joumaili, les vrais maîtres de Garma.

Le cheikh Rafeh Al-Joumaili ne le savait pas encore, mais l’Irak s’apprêtait à prendre un tournant. Les contestations sunnites à l’encontre du premier ministre de l’époque Al-Maliki allaient débuter quelques jours plus tard. Fraîchement élu porte-parole par les représentants de sa tribu, il se présentait en tant qu’intermédiaire avec le gouvernement. Constamment collé à son téléphone portable, se baladant en maître dans les rues de Garma, il expliquait la tranquillité de son fief en quelques mots tranchés.« À Garma, il n’y a pas d’étrangers. Je connais chaque habitant. Nous sommes une grande famille. Les problèmes commencent lorsque des étrangers s’installent chez nous ». Par « étrangers », Rafeh Al-Joumaili sous-entendait membres d’Al-Qaida. Il tenait un discours d’ouverture envers Bagdad et son premier ministre et n’attendait qu’une chose : que Fallouja et l’ensemble des sunnites soient impliqués dans la construction de ce nouvel Irak. « Nous ne sommes pas confessionnels, nous demandons juste à Nouri Al-Maliki de respecter nos demandes et de nous accepter comme Irakiens », expliquait-il. Ces demandes concernaient précisément trois points : l’emploi, la sécurité et la libération des prisonniers sunnites.

Tout juste un an après le début des manifestations sunnites, le cheikh a troqué son habit traditionnel pour le treillis noir et le fusil mitrailleur. Son discours fustige désormais le gouvernement qu’il désigne ouvertement comme étant « safavide », terme péjoratif pour désigner les chiites pro-iraniens et de les identifier à l’Iran. Il combat aux côtés de l’OEI sans toutefois avoir prêté allégeance. Il s’insurge contre l’armée irakienne qui bombarde quotidiennement Garma et Fallouja.

Rafeh Al-Joumaili illustre à lui seul la perte du soutien tribal dont aurait bénéficié le gouvernement. « Nous combattrons tous les ennemis de l’islam, à commencer par le gouvernement et ses alliés. Nous défendrons les nôtres jusqu’à la mort », tranche-t-il au téléphone. Son discours s’est radicalisé et est empreint de références religieuses. Son ouverture envers Bagdad a fait long feu, tout comme son keffieh et sa robe de chef tribal. Le cheikh fait un pari faustien avec ceux-là mêmes qu’il désignait comme les « étrangers », aujourd’hui remplacés par les membres de l’OEI.

L’ESPOIR DES JOUBOURI À MOSSOUL

De son côté, la tribu des Joubour revendique trois millions de membres en Irak, du nord au sud, sunnites comme chiites. Les Joubour ont toujours participé au processus politique irakien d’après 2003. Également très actifs au sein des forces de la Sahwa, ils avaient contribué à faire fuir les membres d’Al-Qaida. Ils paient aujourd’hui un lourd tribut. Engagés dans une bataille féroce contre l’OEI au sud de Mossoul, nombre d’entre eux ont été kidnappés ou tués.

Prêt à défendre son territoire mais aussi le reste de l’Irak, Khamis Al-Joubouri prend pourtant ses distances avec le gouvernement. S’il se bat, c’est avant tout « par nécessité ». « Nous nous battons pour notre futur. Nous ne pouvons pas laisser l’Irak à Daech qui veut détruire notre pays. Nous avons déjà souffert cause d’Al-Qaida, nous n’avons aucune tolérance pour ces terroristes. C’est une chance donnée au gouvernement irakiend’effacer le sang versé. S’ils nous aident après le départ de Daech, nous ferons tout notre possible pour convaincre les autres tribus de reconstruire l’Irak. Dans le cas contraire, tout sera perdu », assure-t-il. Al-Joubouri affirme avoir envoyé 200 de ses membres combattre l’OEI à Tikrit aux côtés de l’armée irakienne et des milices populaires chiites. « Je veux donner l’exemple d’un Irak unifié. D’un Irak que nous voulons voir renaître. D’un Irak qui gagne ».

À Mossoul, la tâche sera plus compliquée. La population, plus citadine que tribale, est moins réceptive ; Khamis Al-Joubouri le reconnaît. Les habitants veulent voir le retour de l’État. Ce qui s’applique à certaines régions ou villages ne fonctionne pas dans les grandes villes comme Mossoul. Si le gouvernement veut réellement reprendre la ville, « il faudra tirer un trait sur le passé, cesser de pourchasser les anciens officiers et imposer une loi juste », temporise-t-il. La solution sera donc politique.

Si certains membres de tribus ont prêté allégeance à l’OEI, c’est selon lui parce qu’il existe une hiérarchie entre les tribus. Celles ayant prêté allégeance à l’OEI seraient très peu éduquées et assez éloignées des villes. Elles auraient surtout une revanche à prendre sur celles qu’elles considèrent comme élitistes et favorisées.

Dans les années 1960, le sociologue irakien Ali Al-Wardi a actualisé les travaux d’Ibn Khaldoun sur le système tribal et les a appliqués à l’Irak moderne. Al-Wardi a trouvé deux contradictions au sein même de la mentalité irakienne. Selon lui, l’Irak moderne est en partie né de la lutte entre les tribus et l’individu citoyen. Ainsi, chaque Irakien se serait approprié cette théorie au point d’en devenir schizophrène. Lorsque l’État est faible, le tribalisme des uns ressurgit. Lorsque l’État est fort, la citoyenneté des autres reprend le dessus.

Cinquante ans plus tard, si le facteur tribal est toujours important, résumer ainsi l’Irak serait une simplification de la réalité. L’Irak moderne est bien plus qu’un conglomérat de tribus se partageant le territoire. Si la société s’est, certes, désagrégée, il existe néanmoins pléthore de composantes sociales. Des composantes aussi influentes les unes que les autres auxquelles l’histoire de l’Irak moderne est redevable. Citadins, ruraux, intellectuels, notables, technocrates, syndicalistes du pétrole, ils ont tous contribué à la construction de la société. Transcender la dualité tribu/citoyen, donner la priorité à sa propre citoyenneté plutôt qu’à sa tribu, sa confession, son courant religieux, voici peut être la véritable lutte à mener en Irak.

FEURAT ALANI

HTTP://ORIENTXXI.INFO/MAGAZINE/LES-TRIBUS-IRAKIENNES-L-ETAT,0883

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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 02:16

Derrière l’opposition entre nationalistes et islamistes, de multiples lignes de fracture

En Libye, ce n’est pas le chaos, c’est la guerre

Dans un contexte de violences entre factions rivales, l’offensive du général Khalifa Haftar contre les islamistes aggrave les fractures qui divisent les Libyens. Si les négociations entamées sous la houlette des Nations unies se poursuivent, la présence de groupes affiliés à l’Organisation de l’Etat islamique renforce l’éventualité d’une intervention étrangère, aux conséquences plus qu’incertaines.

par Patrick Haimzadeh, avril 2015

APERÇU

Qui se souvient encore de la visite-éclair en Libye de MM. Nicolas Sarkozy et David Cameron, le 15 septembre 2011 ? Devant la foule de Benghazi, le président français appelait alors la population à « montrer un nouveau courage, celui du pardon et de la réconciliation ». Pour les médias français, ce discours triomphaliste consacrait le succès de la guerre menée par l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) contre les troupes du régime de Mouammar Kadhafi.

Près de quatre ans plus tard, l’heure est à la désillusion et à l’inquiétude. En proie à l’instabilité politique et aux affrontements armés entre factions rivales, la Libye semble au bord de l’implosion. La sécurité publique ne cesse de s’y dégrader. La France a ainsi dû évacuer son ambassade de nuit, et sous la protection de ses forces spéciales, en juillet 2014. Depuis, le ministre de la défense, M. Jean-Yves Le Drian, et son homologue italienne, Mme Roberta Pinotti, évoquent régulièrement la perspective d’une nouvelle intervention militaire pour annihiler les groupes ayant fait allégeance à l’Organisation de l’Etat islamique (OEI). De leur côté, nombre de journalistes, qui ne peuvent effectuer que de très courts séjours sur place, utilisent désormais le qualificatif de« chaotique » pour décrire la situation. Après l’usage des termes binaires « démocratie contre dictature » en 2011, puis « milices contre société civile », ou encore « islamistes contre libéraux », ce choix sémantique découle de l’incapacité — ou du refus — d’appréhender les événements. Il témoigne aussi de l’absence de grille d’analyse tenant compte des identités des acteurs en présence et de la logique rationnelle de leurs stratégies et modes d’action.

Toute réflexion quant à l’avenir de la Libye nécessite de revenir sur les événements ayant conduit à la disparition de Kadhafi — ce que l’histoire officielle qualifie de « révolution ». Si l’on ne peut nier l’occurrence d’un moment révolutionnaire en février 2011 dans plusieurs villes, dont Benghazi, la réalité est (...)

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Patrick Haimzadeh

Ancien diplomate français à Tripoli (2001-2004), auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi, Jean-Claude Lattès, Paris, 2011.

http://www.monde-diplomatique.fr/2015/04/HAIMZADEH/52840

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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 02:14

Gaza: une délégation gouvernementale reçue

Une délégation du gouvernement palestinien est arrivée aujourd'hui dans la bande de Gaza pour y évoquer la question des fonctionnaires, pomme de discorde entre le Fatah du président Mahmoud Abbas et le mouvement islamiste Hamas, qui contrôle l'enclave.

Les deux mouvements rivaux ont signé un accord de réconciliation au printemps 2014, en vertu duquel un gouvernement d'union a été formé, mais le Hamas rechigne à lui remettre le pouvoir. "Une quarantaine de responsables gouvernementaux, dont huit ministres, ont traversé le terminal de Beit Hanoun (Erez, côté israélien) pour rejoindre la bande de Gaza", a indiqué un responsable palestinien au point de passage.

Depuis la réconciliation, le Hamas exige que le gouvernement règle les salaires des 50.000 fonctionnaires qu'il avait recrutés depuis sa prise de pouvoir par la force en 2007 pour remplacer les 70.000 employés de l'Autorité palestinienne qui, eux, continuent à percevoir leur salaire. Le gouvernement s'est engagé à rétablir ces derniers dans leurs fonctions -en mettant à jour leurs listes- ajoutant que les fonctionnaires du Hamas seraient intégrés "selon les besoins".

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2015/04/19/97001-20150419FILWWW00149-gaza-une-delegation-gouvernementale-sur-place.php

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22 avril 2015 3 22 /04 /avril /2015 02:18

SRAËL TERRITOIRES PALESTINIENS
Publié le 17-04-2015 Modifié le 17-04-2015 à 11:29

Journée mondiale du prisonnier: arrestations quotidiennes

en Palestine

Par RFI

C'est aujourd'hui, vendredi 17 avril, la journée internationale des prisonniers. Des rassemblements sont prévus notamment en Palestine où depuis 1967, près de 800 000 Palestiniens ont été emprisonnés au moins une fois dans leur vie. Le plus célèbre d'entre eux, Marwan Barghouti, est retenu depuis 2002 par Israël. Les arrestations sont quotidiennes, notamment en Cisjordanie.

Avec notre correspondant à Ramallah, Nicolas Ropert

La famille Micdadi est regroupée dans le salon de son appartement. L'armée israélienne a pénétré chez eux dans la nuit de mercredi à jeudi afin d'interpeller Sofiane leur fils de 16 ans. Bassam Micdadi, le père de famille, ne comprend pas et crie à l'injustice : « Je veux savoir où est mon fils et comment il va. C'est tout ce qui m'intéresse. J'ai un neveu de 14 ans qui est déjà en prison. Et je ne veux pas qu'il lui arrive la même chose qu’à moi. J'ai passé quatre ans dans les prisons israéliennes. »

Un appel sur le téléphone de Noor Micdadi, la fille, vient interrompre la conversation. C'est Sofiane qui, d'une voix très fatiguée, dit qu'il est à la prison d'Ofer, non loin de Ramallah. Ils vont l'emmener ailleurs croit savoir Noor, sa sœur.

« Je suis terrifiée. Ce coup de fil, c'est une mauvaise nouvelle. Israël nous fait du mal. S'ils l'ont laissé m'appeler moi et ma mère, c'est qu'il y a une raison, s’inquiète-t-elle. Je veux juste que mon frère revienne, que l'on joue et que l'on mange ensemble. »

Ces derniers jours, plusieurs bâtiments publics palestiniens ont été recouverts des portraits des prisonniers et notamment celui de Marwan Barghouti, député palestinien et ancien responsable du Fatah que certains décrivent comme le Nelson Mandela palestinien.

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20150416-journee-prisonniers-arrestations-israel-marwan-barghouti-palestiniens/

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 02:18

Danièle Kriegel: «Israël n'est plus

dans l'universel»

14 AVRIL 2015 | PAR ANTOINE PERRAUD

Fille d'Annie Kriegel, épouse de Charles Enderlin, Danièle Kriegel est d'abord elle-même : une femme journaliste, vivant en Israël depuis 1980. Elle recoud la trame de sa vie dans un livre épatant : La Moustache de Staline.

Partage

Danièle Kriegel a dû se faire un prénom, du temps où sa mère, Annie Kriegel (1926-1995), née Becker, résistante admirable, stalinienne de choc jusqu'en 1956, puis anticommuniste opiniâtre et apologiste acharnée d'Israël, tenait le haut du pavé des débats intellectuels en France, ayant pignon (Le Figaro) sur rue. Longtemps, Danièle fut appelée par inadvertance, réflexe et confusion : Annie...

« Pourtant, ces dernières années, j'ai de la peine : ce genre de malentendu sur le prénom, ou de questions portant sur ma généalogie, est de plus en plus rare. Maman est morte depuis près de vingt ans et pour les trentenaires, son nom n'est plus une référence, pour ou contre. Heureusement, il me reste mon nom d'épouse, Enderlin, et là c'est “succès” assuré : du moins chez les Israéliens francophones ou les Français juifs », note Danièle Kriegel dans La Moustache de Staline, qui vient de paraître aux éditions du Seuil.

Installée à Jérusalem depuis 1980, devenue journaliste (pour la radio publique israélienne, pour Le Point...), Danièle Kriegel avait publié deux essais : Cette nuit encore Golda ne dormira pas. Les femmes et la guerre en Israël (1986) et Ils sont fous ces Hébreux ! Chroniques insolites et insolentes d'un Israël méconnu (2010). Avec La Moustache de Staline, elle passe à l'introspection tout en continuant d'observer autrui. Le ton est juste, mêlant humilité, humour, espoirs déçus, rêves toujours caressés, capacité de révolte face à l'injustice ou à la bêtise. Danièle Kriegel incarne, l'air de rien, la conscience juive face aux automatismes israéliens, en un pays devenu comme somnambulique et catégorique : « Rien n'est plus étranger à la psyché israélienne que l'idée que l'on puisse être pluriel, porteur de plusieurs étiquettes, parfois contradictoires. »

Nous avons rencontré à Paris cette fine mouche ayant trop longtemps passé pour nunuche (elle commença comme comédienne !), qui ose écrire à son propos : « J'ai eu la révélation il n'y a pas si longtemps. “2”, c'est mon chiffre. Il me colle à la peau. Une sorte de Raymond Poulidor de l'existence. Deuxième enfant, deuxième épouse (comme me l'a justement fait remarquer mon mari) et deuxième génération... après l'Holocauste. »

Entretien avec une femme libre, qui met dans le mille en donnant modestement l'impression de mettre les pieds dans le plat : « En plus de trente ans de vie d'Israélienne, je n'ai pas rencontré Dieu. Je n'ai pas non plus désiré le Messie. Je suis restée effrayée par le désert et je n'ai jamais pu m'habituer à la guerre. Quant aux idéologies, je n'en ai partagé aucune. La moustache de Staline m'avait suffi, même quand elle s'est transformée en habits de Mao pour les uns, ou en apologie de nos patriarches et de leur descendance pour les autres. »

Mediapart. Qu’avez-vous eu l’impression d’accomplir en écrivant ce livre ?

Danièle Kriegel. Je suis parvenue à passer au “je”. Ce n’était pas donné : non seulement je viens du journalisme (l’observation et la neutralité, sinon l’objectivité), mais encore il se trouve que dans ma famille, dire “je”, c’était tomber dans l’impudeur. Quand j’ai écrit Ils sont fous ces Hébreux !, je pouvais me cacher derrière des histoires pour informer sur Israël. Cette fois, il a fallu que j’y aille, que je me livre.

J’ai voulu montrer ce qui attendait une jeune Française républicaine immigrée dans un pays qui n’est pas une République, où le religieux s’impose de plus en plus sous la forme du monothéisme, où les codes et les étiquettes ne sont pas les miens. Or c’est la France et ses principes républicains qui m’ont aidée à tenir. Si bien que je me suis totalement intégrée, tout en réprouvant certains aspects d’Israël.

J’ai voulu questionner l’immigration en Israël, présentée comme un retour aux sources. Aujourd’hui, les gens ont des racines mais pas de feuillage. C’est la psychanalyste Élisabeth Roudinesco, venue animer un séminaire à Tel-Aviv, qui m’a fait prendre conscience que l’important, c’est ce que nous faisons des racines ; les racines seules ne mènent à rien…

Ce qui rend passionnante et difficile la vie en Israël, c’est la confrontation continuelle à l’autre ; une multitude d’autres, dont il faut prendre en compte l'humanité, quels qu’ils soient. Mais la société d’accueil est rarement accueillante et les immigrés, que cache l’immigration, méritent le détour…

Quand je suis partie en Israël, certains, en France, donc chez moi, me disaient : « Tu rentres dans ton pays. » Quand je suis arrivée, les Israéliens ne m’attendaient pas et leur priorité n’était pas de m’accueillir. Ce livre, c’est ça…

Vous écrivez : « On a beau dire et beau faire, même quand on a le sentiment d'avoir totalement changé de vie, cela finit toujours par vous rattraper. » Qu’appelez-vous « cela » ?

« Nul ne guérit de son enfance », chantait Jean Ferrat. En tout cas, on n’oublie jamais son enfance. Je pensais fermer un chapitre et en ouvrir un autre en partant vivre en Israël. Cependant, je n’ai cessé de retrouver à la fois la France et mon enfance par des voies auxquelles je n’avais pas songé. Mon éditeur définit mon livre comme celui « d’une adulte qui se pose des questions sans avoir renoncé à son enfance ». C’est précisément mon enfance qui m’a permis de tenir et d’aller jusqu’au bout de ma démarche, en dépit de mes désaccords et de ma façon de vivre, minoritaire, en Israël.

Outre cet effet boomerang, vous connaissez un « effet retard » par rapport aux aléas de l’Histoire…

Effectivement, j’ai une capacité à ressentir les émotions liées aux événements bien après que ceux-ci ont eu lieu. Cela me facilite la vie dans cette région du monde, où rien n’est plus problématique que de garder la tête froide. En tant que journaliste, je ne peux céder aux réactions à chaud pour raconter ou analyser. Je bénéficie donc de ce syndrome qui m’accompagne depuis l’enfance : mes affects sont laissés de côté. Je fais ce que j’ai à faire, avant de me retrouver, deux jours, six mois ou dix ans plus tard, avec mes émotions, mes crispations, mes accélérations cardiaques…

« Je ne suis aucunement complice de ceux qui écrivent insultes et saloperies »

Est-ce un legs de votre famille où il fallut reléguer sa peur sous l’Occupation nazie, puis ravaler ses larmes une vie entière ?

Allez savoir ! Ma mère et moi, nous nous sommes manquées. Je n’étais pas assez cérébrale : ça ne ré(rai)sonnait pas assez là-haut pour elle… Comment a-t-elle fait avec la peur ? Sans me le dire, elle m’a transmis que la peur existe, mais ne doit jamais empêcher de faire ce qu’on doit faire. Il suffit de mettre ses affects de côté pour gérer sa peur. Je ne l’ai compris qu’après avoir écrit ce livre.

En ce qui concerne les sanglots, ma mère estimait que j’avais la larme trop facile. J’étais trop extravertie à ses yeux. Pensez donc, je pleure en public s’il le faut !

N’avez-vous pas cessé de vivre dans un éternel conflit de loyauté, du point de vue familial puis national ?

Non, je n’ai pas eu de mal à choisir ni à prendre parti. Quand je voyais barbouillé sur les murs de Nanterre, à l’intention de ma mère qui dirigeait le département de sociologie : « Kriegel SS », je n’ai ressenti aucun conflit de loyauté. Simplement, jamais je n’ai posé de question à ma mère sur ce qu’elle avait pu éprouver face à de telles inscriptions.

Plus tard en Israël, quand il fallut vivre l’affaire Mohammed al-Dura, même si Charles Enderlin m’épargne et que je lui pose peu de questions, je ne suis aucunement complice de ceux qui écrivent insultes et saloperies. Je refuse simplement de suivre les méandres d’une campagne lancée contre mon mari. Une telle distance permet de faire face tout en passant à autre chose. J’ai un jour entendu Françoise Dolto dire qu’elle était incapable de polémiquer : elle préférait toujours clore la conversation et s’en aller. C’est ce que je fais. Si je tombe sur un antisémite, je ne vais pas le convaincre qu’être juif, ce n’est pas ce qu’il croit que je suis…

Vous-même, dans votre enfance, vous n’avez guère su ce que voulait dire être juif…

Nous appartenions tous à la République française : nous étions, en classe, des gamines qui nous définissions par des noms, des prénoms, des études avec leurs options, notre capacité de travail et les notes qui s’ensuivaient, mais jamais en tant que juives ! Cela ne relevait que de la sphère privée. Et encore…

Au point qu’avec ma meilleure amie des petites classes du lycée, qui appartenait à une famille juive originaire d’Algérie, nous n’avons jamais parlé de politique ni de religion, au début des années 1960. Bien plus tard, alors que j’avais perdu de vue cette condisciple, j’ai été abasourdie de croiser son père dans une synagogue parisienne après l’office de Kippour. L’étonnement était partagé, chacun demandant à l’autre ce qu’il faisait ici – même si nous avons fini par comprendre… C’est incroyable et impossible aujourd’hui, où chacun est débusqué à partir de ses racines. Il y a cinquante ans, nous n’emmenions pas la maison à l’école, ce qui facilitait la vie, non ?

Cherchez-vous à vous faciliter la vie ? Vous semblez priser le dissensus plutôt que le consensus…

Je ne suis pas dans la provocation continuelle, mais j’aime bien rire. Et je me heurte souvent au discours qui essentialise – que ce soit les Français en Israël, ou les Israéliens en France. De plus, j’aime reconnaître les faiblesses comme les grandeurs et je m’oppose à bien des Israéliens, qui peinent à distinguer les premières au seul profit des secondes, en se gargarisant d’être un peuple resté tellement moral, etc.

Mon objectif, en tant que femme, consiste à me tenir droite, à garder mes convictions, à ne pas participer au concours de victimisation, à rester quelqu’un de bien au fond ; et ce n’est pas toujours évident. Je recherche d’abord la distance, qui permet à chacun de se dire ceci : je n’œuvre pas dans le génie, je n’ai pas toujours de réponses glorieuses, mais j’ai du courage, de la colère et surtout de la compassion à l’égard de l’autre.

Le refus de l’autre existe en Israël…

À cause de l’occupation, n’ayons pas peur des mots !

Et le refus d’Israël gagne un monde qui eut pourtant une forme de solidarité instinctive envers cet État…

Israël n’est plus dans l’universel, ni dans un judaïsme qui transcendait. Israël est désormais dans le spécifique. L’État juif a totalement rétréci, sur le plan religieux et politique. Au point de se donner à Netanyahou, qui envoie paître l’Amérique et semble liguer le monde contre un Israël s’enfonçant dans le complexe de Massada : nous tiendrons seuls contre tous !

Pour moi, c’est extrêmement difficile. Je n’étais pas partie pour un projet religieux mais civique, avec la conviction que des temps nouveaux offraient enfin au peuple juif d’être acteur de son histoire…

Danièle Kriegel : La Moustache de Staline
(Seuil, 176 p., 15 €)

http://www.mediapart.fr

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 02:16

Yémen : toujours pas de trêve en vue

VENDREDI, 17 AVRIL, 2015

HUMANITE.FR

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AFP

Malgré des appels incessants de l’ONU et des ONG au cessez-le-feu, les combats se poursuivent et s'intensifient au Yémen. Le chaos profite à Al Qaida, qui étend son territoire dans le sud-ouest du pays.

Le bilan des récentes violences s'élève à 767 morts et 2.906 blessés. La situation se dégrade rapidement. 7,5 millions de personnes sont touchées par l'intensification du conflit, l'ONU et ses partenaires humanitaires au Yémen ont demandé vendredi une contribution urgente de 273,7 millions de dollars (253 millions d'euros). "Il n'y a plus d'importations au Yémen, nous parlons de nourriture, de carburants et de médicaments" a expliqué un responsable de la Croix rouge lors d’une conférence à Genève.
Selon le Haut Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, les civils sont les plus touchés. Au moins 405 d’entre eux ont perdu la vie entre le 26 mars et le 15 avril, parmi lesquels 86 enfants et 26 femmes. Près de 150 000 Yéménites ont du fuir leur maison.

Les rebelles chiites Houthis soutenus par l'Iran et les fidèles de l'ancien président Saleh poursuivaient vendredi leur offensive dans le sud du Yémen, après s'être emparés de la capitale Sanaa et de plusieurs provinces du nord, du centre et de l'ouest du pays. Pour tenter de stopper leur progression et de les empêcher de prendre le pouvoir dans le pays, une coalition arabe menée par l'Arabie saoudite, alliée du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, bombarde par les airs depuis le 26 mars quotidiennement leurs positions.

Al Qaida et les drones au Sud du pays

Le chaos dans le pays a profité à Al-Qaïda qui s'est emparé jeudi de l'aéroport de Moukalla, chef-lieu de la province du Hadramout (sud-est) où des tribus, infiltrés d'insurgés islamistes, ont, de leur côté, pris le contrôle d'un terminal pétrolier. Al-Qaïda contrôle désormais l'ensemble de Moukalla, ville de plus 200.000 habitants, ont indiqué des sources militaires. Seul un camp militaire leur échappe. Ils ont également libéré 300 combattants islamistes qui étaient enfermés dans les geôles de la ville.
Les Etats-Unis poursuivent de leur côté les frappes de drones sur les islamistes. Une attaque a visé dans la nuit un véhicule circulant à Habban, au sud d'Ataq, chef-lieu de Chabwa, tuant ses deux occupants, des membres d'Al-Qaïda, selon une source locale de l’AFP. L'une des deux victimes a été identifiée comme étant Khaled Atef, un cousin du chef du réseau dans cette province. Aqpa a également admis mardi dans un communiqué la mort d'un de ses idéologues en chef, Cheikh Ibrahim al-Rubaish, tué la veille dans une autre attaque de drone américain près de Moukalla, capitale de la province du Hadramout (sud-est).

AFP

http://www.humanite.fr/yemen-toujours-pas-de-treve-en-vue-571653

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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 02:14

Politique étrangère turque : une stratégie ambiguë?

Interview

10 avril 2015

Le point de vue de Didier Billion

M. Recep Tayyip Erdogan, a été reçu le 7 avril par son homologue iranien, M. Hassan Rohani. Malgré les points de désaccord politiques, Erdogan a cependant pris le soin de ne pas évoquer ces dissensions pour se focaliser sur la coopération économique des deux pays. Quelle est la nature des rapports économiques entre l’Iran et la Turquie ?

La coopération économique entre l’Iran et la Turquie est assez conséquente. Rappelons qu’en 2012, le volume d’échanges commerciaux entre les deux pays représentait environ vingt-deux milliards de dollars.

Au cours des deux années suivantes, on a pu observer une baisse assez sensible de ces échanges puisque leur volume est tombé à treize milliards en 2013 et quinze milliards en 2014, notamment en raison des sanctions internationales imposées à l’Iran dont la Turquie a fait les frais comme un certain nombre d’autres partenaires commerciaux de Téhéran.

Toutefois, la perspective qui a été réaffirmée lors de ce voyage est d’atteindre un volume d’échanges de trente milliards de dollars pour l’année 2015. Il semble que cet objectif soit très ambitieux, même si on peut supposer que l’accord-cadre signé entre le P5+1 et les Iraniens la semaine dernière pourra permettre l’annulation progressive des sanctions internationales et donc indirectement, l’amplification du commerce entre l’Iran et la Turquie.


Ensuite, il faut comprendre que l’essentiel des échanges commerciaux entre les deux États concernent principalement les hydrocarbures. Incontestablement, il y a de la part des Turcs un intérêt prononcé sur ce point puisqu’ils sont des consommateurs importants d’hydrocarbures et qu’ils ne sont pas dotés de telles ressources au niveau national.

Dès 1996, un accord gazier a été signé entre l’Iran et la Turquie. Il concerne la livraison annuelle d’environ dix milliards de mètres cubes de gaz iraniens à la Turquie.


Enfin, ce voyage a été l’occasion pour les deux partenaires d’aborder huit autres dossiers économiques incluant des perspectives de création ou d’approfondissement de coopération commune, qui touche des secteurs aussi différents que celui de la santé, des transports - notamment aériens - ou encore de l’industrie.


L’intensité des relations économiques entre les deux pays est donc importante mais il faut souligner l’asymétrie qui existe au cœur de leurs échanges, rappelée par le président turc lors de cette visite. En effet, l’Iran exporte environ dix milliards de dollars de produits vers la Turquie mais n’importe que cinq milliards de dollars de produits turcs. Cette asymétrie est liée à la facture gazière principalement et M. Recep Tayyip Erdogan souhaite qu’un rééquilibrage dans les échanges s’effectue à l’avenir.

En dépit de cette difficulté, pour la partie turque, la fluidité et l’importance des relations économiques entre les deux pays surplombent incontestablement les désaccords politiques qui peuvent par ailleurs exister entre eux.

En 2014, M. Erdogan n’avait pas hésité a qualifié l’Iran de « seconde patrie ». En 2002, les dirigeants de l’AKP avaient choisi d’adopter la politique du « zéro problème » avec les voisins. Cette stratégie semble mise à mal aujourd’hui. Quels sont les rapports qu’entretient la Turquie avec son voisinage régional ?


Effectivement, l’ancien ministre des Affaires étrangères turc, aujourd’hui devenu Premier ministre, M. Ahmet Davutoğlu, avait beaucoup utilisé cette formule de « zéro problème » avec ses voisins. Cela avait d’ailleurs fait sourire un certain nombre de commentateurs qui avaient choisi de détourner cette formule pour illustrer une situation bien différente : celle du « zéro voisin sans problème ».

Mais au-delà du trait d’humour, qui selon les points de vue n’en est pas forcément un, il faut bien admettre que la mise en œuvre d’une politique régionale équilibrée et un tant soit peu normalisée n’est pas chose aisée lorsqu’on a pour voisins les États du Caucase, l’Iran, la Syrie ou encore l’Irak. On comprend bien que chacun de ces voisins, pour des raisons différentes, se trouve face à des processus de déstabilisation. C’est pourquoi, il est très compliqué pour la Turquie de mettre en œuvre une politique extérieure régionale fluide.

Le dossier le plus important dans la région à l’heure actuelle est incontestablement celui de la Syrie. Force est de constater que sur ce dossier précis, la politique de la Turquie s’est largement fourvoyée. Les autorités turques ont commis une erreur d’appréciation initiale dans la mesure où, dès 2011, elles n’ont eu de cesse de répéter que Bachar al-Assad avait une durée de vie politique limitée et qu’il finirait par être chassé du pouvoir.

Mais après quatre ans de conflit, la présidence syrienne reste inchangée et ce sont désormais les groupes les plus radicaux qui ont pris l’ascendant sur tous les autres groupes d’opposition. Cette erreur d’appréciation initiale a des conséquences terribles dans la mesure où une complicité tacite semble avoir existé entre des parties de l’appareil d’Etat, notamment les services de renseignement et des groupes radicaux tels que le Front al-Nosra.

Néanmoins, les Turcs assument avec constance - non pas cette connivence avec al-Nosra - mais plutôt leur objectif principal en Syrie qui est de chasser Bachar al-Assad du pouvoir. Ils affirment que Daech n’est pas, selon eux, la première cible à combattre en arguant que la mort des 200 000 civils depuis le début de ce conflit est bien imputable au régime de Bachar al-Assad.

Leur logique est donc tout à fait claire et c’est d’ailleurs sensiblement la même que celle, entre autres, des Français et des Britanniques. Mais cette erreur d’appréciation initiale a induit des décisions erronées. Par conséquent, une partie de la crédibilité régionale de la Turquie, qui s’était amplifiée et affirmée au cours des années 2000, est désormais davantage sujette à caution et à critique.


Par ailleurs, il y a deux autres États avec lesquels la Turquie entretient des relations difficiles. Le premier est Israël, en rapport avec la question palestinienne. On sait combien les autorités turques sont sévères, à juste titre, sur la politique de colonisation menée par Benyamin Netanyahou. Le deuxième pays entretenant des relations conflictuelles avec la Turquie est l’Egypte puisque M. Erdogan n’a de cesse de condamner le coup d’État fomenté contre les Frères musulmans par le Maréchal Sissi, l’actuel président égyptien.

Malgré cela, la Turquie, au-delà de ses difficultés à mettre en œuvre une politique régionale normalisée, reste un pays charnière dans la région à la fois par sa place, par son histoire et par son poids démographique et économique. En dépit des turbulences et des difficultés régionales, ce pays reste central et incontournable dans toute mise en œuvre de solutions et de résolution des crises et différends qui existent au Moyen-Orient.

La situation géographique de la Turquie la place entre deux régions : l’Europe et le Moyen-Orient. La Turquie a-t-elle fait un choix entre les deux ?


Non, il n’y a pas de choix fait en ces termes. Je pense que les relations internationales ne sont jamais un jeu à somme nulle. Ce n’est pas parce que la Turquie a des velléités légitimes d’être plus influente au Moyen-Orient qu’elle doit nécessairement se mettre en retrait vis-à-vis de l’Europe - et réciproquement.

On peut considérer que la Turquie est parfaitement capable et suffisamment mûre pour avoir à la fois une politique offensive au niveau économique et diplomatique au Moyen-Orient et, en même temps, poursuivre des négociations d’adhésion avec l’Union européenne. Toutefois, il est clair que l’enthousiasme turc qui s’était manifesté il y a bientôt dix ans lors de l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Union européenne en octobre 2005, est retombé, d’autant que les Européens sont eux-mêmes en crise et que l’intensité des négociations a considérablement baissé.

On peut même considérer que depuis quatre ans, il y a de facto un gel des négociations. Le projet européen apparait peut-être également moins attractif qu’il y a une dizaine d’années pour la Turquie.


Ceci étant, je ne suis pas de ceux qui considèrent qu’ils ont tourné la page européenne. Je pense que la Turquie a toujours besoin d’entretenir les meilleures relations possibles, même si elles sont parfois conflictuelles, avec l’Union européenne. Si Ankara, de manière tout à fait hypothétique, entrait un jour dans le club européen, cela représenterait un multiplicateur de puissance, à la fois pour l’Union et pour la Turquie. Incontestablement, cela donnerait à ces deux acteurs plus de poids dans la région.

La question est toutefois de savoir si l’Union européenne veut se doter d’une politique extérieure commune, ce dont on peut douter. Selon moi, il n’y a pas de choix à imposer à la Turquie. Cette dernière peut parfaitement être présente sur les deux tableaux, il y a même un intérêt conjoint à voir se renforcer de meilleures relations turco-européennes pour être, ensemble, plus proactifs au Moyen-Orient.

http://www.iris-france.org/politique-etrangere-turque-une-strategie-ambigue/

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 02:22

dimanche 19 avril 2015

Peinture de la semaine

Ahmad Nawash - Palestine

"Non au terrorisme d’État d’Israël" :http://www.petitions24.net/non_au_terrorisme_de_letat_disrael

Deux adresses pour vous inscrire à "Assawra",
la liste de diffusion du Mouvement démocratique arabe:

1 - Assawra3-subscribe@yahoogroupes.fr
ou
2 - as-sawra+subscribe@googlegroups.com

http://assawra.blogspot.fr/2015/04/peinture-de-la-semaine_19.html

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 02:18

Les bombes saoudiennes ne résoudront pas la crise du Yémen

13 AVRIL 2015 | PAR RENÉ BACKMANN

La grille de l’affrontement religieux entre chiites et sunnites ne permet pas, seule, de décrypter le chaos qui règne aujourd’hui au Yémen. Les raids de l’aviation de l’Arabie saoudite et de ses alliés, qui ont plongé le pays dans une situation humanitaire désastreuse, ne sont pas une solution à la crise.

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Que se passe-t-il au Yémen ? La version communément répandue du conflit en cours, qui a fait plus de 650 morts depuis le 19 mars 2015, est celle d’une intervention de l’Arabie saoudite, appuyée par une coalition de neuf pays musulmans (Qatar, Koweït, Émirats arabes unis, Bahreïn, Égypte, Maroc, Jordanie, Soudan, Pakistan) contre une rébellion soutenue par l’Iran, qui a chassé du pouvoir le président légitime et étend son contrôle sur la capitale et plusieurs provinces du pays.

Pour l’instant, l’opération « Tempête décisive », lancée le 26 mars par Riyad et ses alliés, se borne à des frappes aériennes sur des positions tenues par la rébellion et au déploiement de troupes saoudiennes le long de la frontière avec le Yémen. Elle a entraîné de multiples dégâts collatéraux, des destructions d’infrastructures civiles et une situation humanitaire catastrophique que les agences de l’ONU et les organisations non gouvernementales spécialisées ont le plus grand mal à affronter (voir les articles et le blog « Carnet de guerre au Yémen » sur Mediapart).

LIRE AUSSI

Alliés historiques de l’Arabie saoudite, les États-Unis comme Riyad accusent Téhéran d’armer les rebelles et, face au chaos qui règne dans le pays, viennent de retirer leurs forces antiterroristes de la base d’Al-Anad, près d’Aden. Sans prendre part directement aux combats, ils surveillent le champ de bataille, fournissent des renseignements à l’état-major saoudien, ravitaillent en vol les avions de combat de la coalition et s’apprêtent à livrer des bombes guidées à Riyad. « Nous ne resterons pas les bras croisés alors que la région tout entière est déstabilisée », a affirmé la semaine dernière le secrétaire d’État américain John Kerry.

Bénéficiaire de pétrole saoudien à prix réduit et d’une précieuse aide financière du royaume wahhabite, le Pakistan, qui a été invité à rejoindre la coalition, devait dans la stratégie de Riyad fournir des avions, des navires et des troupes, mais se montre réticent. Des membres de l’opposition ont appelé le premier ministre à jouer plutôt un rôle de médiateur dans ce conflit, en invoquant le fait que le Pakistan est un voisin de l’Iran et que leur pays compte près de 20 % de chiites. « Nous ne participerons à aucun conflit qui provoquerait des divergences entre pays musulmans, aggravant des lignes de fracture qui existent aussi chez nous », a averti le ministre pakistanais de la défense. Dans une résolution adoptée vendredi, le parlement pakistanais a approuvé cette position et appelé le premier ministre Nawaz Sharif à « intensifier ses efforts pour trouver une solution pacifique à ce conflit qui risque de fragiliser encore plus le Moyen-Orient et ses alentours ».

Seul membre du Conseil de coopération du Golfe demeuré hors de la coalition réunie par Riyad, le sultanat d’Oman, voisin et partenaire commercial actif de l’Iran, a reçu de son côté une lettre du président iranien dans laquelle Hassan Rohani demande au sultan Qabous, au pouvoir depuis 1970 à Mascate, « d’aider à arrêter immédiatement les attaques contre le Yémen et empêcher que la guerre ne s’étende dans la région ». Le souverain omanais est d’autant mieux placé pour jouer ce rôle de médiateur que la majorité de ses sujets sont des musulmans ibadites, ce qui leur confère une sorte de neutralité dans la rivalité entre sunnites et chiites, qui sous-tend nombre de crises dans la région, et serait, selon Riyad et ses alliés, la clé de l’entrée en rébellion des houthistes contre le régime de Sanaa.

Le sultan d’Oman n’a pas encore, officiellement, indiqué quelle suite il entendait donner à cette requête. Mais il n’est pas certain que la rivalité entre sunnites et chiites, vieille de quatorze siècles, explique à elle seule cette crise qui semble devoir beaucoup aussi aux questions de sécurité, à la rivalité entre deux puissances régionales et à l’instabilité historique du Yémen.

Baptisés ainsi du nom d’un de leurs chefs de guerre historiques, Hussein al-Houthi, tué lors d’une révolte contre le pouvoir central en septembre 2004, les houthistes, membres du mouvement Ansar Allah (les partisans de Dieu), qui avec leurs alliés se sont soulevés contre le pouvoir central, sont des musulmans zaïdites, une branche de l’islam chiite. Mais une branche propre à cette région, dont les adeptes ne reconnaissent que cinq imams, contre douze pour les chiites iraniens.

Cette communauté, dont le fief est la région de Saada, au nord du pays, constitue aujourd’hui près de 45 % de l’islam yéménite. Loin de les tenir comme aujourd’hui pour des ennemis, le régime saoudien a été longtemps le protecteur des zaïdites, au point de les aider à se maintenir au pouvoir. C’est avec le soutien actif de Riyad que l’imam zaïdite Ahmed Ben Yahya a triomphé de ses opposants et succédé à son père, assassiné en 1948, sur le trône du Yémen du Nord. C’est aussi avec l’aide de Riyad que les tribus royalistes du Nord se sont battues en vain, lors des sept ans de guerre civile, contre les militaires révoltés et les partisans de la République soutenus par l’Égypte de Nasser, qui ont chassé l’imam du pouvoir et proclamé en 1970 la République arabe du Yémen.

Pendant les trois décennies qui vont suivre, l’irrédentisme zaïdite des tribus du Nord sera éclipsé par l’affrontement entre le Yémen du Nord et le Yémen du Sud, qui s’est affranchi en 1967 de 128 ans de colonisation britannique pour devenir indépendant, puis par les soubresauts sanglants d’une unification imposée par le président nordiste Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 1978.

L'offensive de l’armée saoudienne vise à entraver l’expansionnisme iranien

Ce Yémen républicain, instable, misérable mais unifié alors qu’il était divisé depuis des siècles, n’est pas du goût des princes saoudiens. D’autant que Sanaa persiste à contester l’annexion par Riyad en 1934 de trois de ses provinces du Nord. La punition arrive en 1990, lorsque le Yémen refuse de participer à la coalition internationale contre l’Irak qui vient d’envahir le Koweït. Riyad coupe son aide financière et expulse près d’un million de travailleurs émigrés yéménites, privant brutalement le plus pauvre des pays arabes d’une bonne partie de ses ressources. Ajouté aux tensions politiques, aux rivalités personnelles, régionales et tribales, le désastre économique qu’affronte alors le Yémen plonge de nouveau le pays dans la guerre civile.

Calcul ou négligence ? L’Arabie saoudite ne semble pas très attentive aux crises qu’affronte le Yémen au début des années 2000. Entre 2004 et 2008, quatre révoltes houthistes sont brutalement réprimées par le gouvernement d’Ali Abdallah Saleh. Au même moment, Al-Qaïda, qui a mis à profit l’instabilité du pays pour y infiltrer des djihadistes et créer des réseaux, passe à l’offensive dans le port d’Aden, en lançant, en octobre 2000, un canot-torpille contre le destroyer américain Cole. L’attentat suicide tue 17 marins. Puis c’est un supertanker, le Limburg, qui est attaqué, toujours dans le port d’Aden.

Le gouvernement yéménite réagit en expulsant une centaine d’imams étrangers et en lançant une vaste chasse aux islamistes suspects. Mais la bataille face à la galaxie terroriste fondée par Ben Laden est déjà perdue. En janvier 2009, les branches saoudiennes et yéménites d’Al-Qaïda fusionnent pour devenir Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA). Le Yémen devient alors l’un des bastions d’Al-Qaïda.

Depuis leur base d’Al-Anad, ou d’autres points d’appui dans la région, les militaires américains et la CIA multiplient les opérations contre des installations ou des cadres du réseau de Ben Laden. Entre 2002 et 2015, on recense 122 frappes, dont 107 attaques de drones et 15 raids de chasseurs-bombardiers. Ce qui n’empêchera pas Al-Qaïda d’étendre son influence dans le pays, de s’installer durablement au sud où sont créés deux camps d’entraînement pour les combattants étrangers, et de faire de la ville de Moukalla, sur le golfe d’Aden, l’un de ses bastions dans la péninsule.

C’est face à un État yéménite autoritaire mais chancelant, déstabilisé par les attentats terroristes, l’agitation salafiste et les révoltes tribales que les manifestants, inspirés par la révolte des Tunisiens, descendent en 2011 dans la rue, où la police et l’armée n’hésitent pas à tirer dans la foule qui réclame des réformes démocratiques. Début 2012, en application d’un plan de transition préparé par les monarchies du Golfe, Saleh qui a été blessé lors d’une attaque de son palais cède le pouvoir à son ancien vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi. Une conférence nationale destinée à préparer une nouvelle constitution est lancée. Mais le pays, écartelé, exsangue, est considéré par les organisations humanitaires comme au bord de la crise alimentaire.

C’est en invoquant à la fois la nécessité d’entraver le développement d’Al-Qaïda, de s’opposer aux tribus séparatistes du Sud, de combattre les groupes salafistes et d’écarter du pouvoir le faible et indécis Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie saoudite, que les houthistes décident alors de quitter leurs fiefs du Nord, autour de Saada, pour prendre le contrôle du pays. Leur offensive est d’autant plus rapide et efficace que des unités majeures de l’armée régulière, restées fidèles à Saleh, se rallient à eux dans l’espoir de remettre au pouvoir l’ancien président.

Oubliées, les campagnes sanglantes menées depuis deux ans par l’armée de Saleh contre les combattants zaïdites. En août 2014, le mouvement Ansar Allah, couverture politique de la rébellion, lance des manifestations massives à Sanaa. Fin septembre, la capitale est prise par les houthistes et leurs alliés. Mais il faudra que l’offensive venue du Nord s’approche d’Aden et menace directement la sécurité de Hadi, réfugié dans le grand port du Sud depuis sa démission, en janvier 2015, pour que l’Arabie saoudite déclenche son offensive aérienne.

Lancée par le jeune roi Salmane et son fils, le ministre de la défense Mohamed bin Salmane, cette offensive de l’armée saoudienne et de ses alliés est donc officiellement destinée à entraver l’offensive des chiites yéménites, instruments, selon Riyad, de l’expansionnisme iranien, dont les monarchies sunnites dénoncent les effets déstabilisateurs.

Même si la présence iranienne est décisive en Syrie, aux côtés de la dictature de Bachar al-Assad, majeure en Irak aux côtés du gouvernement de Haider al-Abadi, historique au Liban, à travers le Hezbollah, même si des sources multiples et crédibles font état de liens entre Téhéran et la rébellion houthiste, c’est faire beaucoup de crédit à la monarchie saoudienne que de croire que son initiative militaire n’a qu’une seule et vertueuse explication : sauver le Yémen de l’influence étrangère. Surtout lorsqu’on a en mémoire l’histoire de ses relations complexes avec le Yémen. Et le contexte stratégique régional.

S’il s’agissait de protéger la population yéménite d’une influence étrangère dangereuse pour l’intégrité de son territoire, la pérennité de ses friables institutions démocratiques ou la sauvegarde de son identité culturelle, Riyad aurait pu, dès le début des années 2000, mobiliser son armée et ses services de renseignement contre l’intrusion d’Al-Qaïda – fondée par des Saoudiens et entretenue par de puissantes familles ou institutions sunnites – qui a durablement mis à mal la stabilité du pays et la sécurité de ses habitants. Et qui fut l’un des prétextes du soulèvement houthiste.

Le royaume wahhabite aurait également pu, avec ses alliés, aider ces derniers mois son voisin du Sud à se protéger de l’irruption de l’État islamique, dont on a pu mesurer, en Syrie et en Irak, la barbarie. Le 20 mars, 137 fidèles ont été tués lors de deux attentats suicides de Daech, à Sanaa, contre des mosquées chiites.

Malgré l'intensification des raids aériens, Riyad ne parviendra pas à stabiliser le Yémen

En fait, tandis que les avions de la coalition frappent des cibles houthistes, avec une précision et une efficacité aléatoires, Al-Qaïda progresse sur le terrain. C’est le ministre américain de la défense, Ashton Carter, qui l’a déploré, mercredi dernier au cours d’une conférence de presse. « Nous les voyons enregistrer des avancées sur le terrain, a-t-il admis peu après la prise du quartier général de l’armée par AQPA, près de Moukalla. D’évidence, il est toujours plus facile de mener des opérations antiterroristes lorsqu’un gouvernement stable est en place. Ce qui n’est pas le cas au Yémen. »

De leur côté, les dirigeants d’AQPA, qui tiennent les houthistes pour leurs principaux adversaires sur le terrain ont promis 20 kg d’or aux « valeureux moudjahidines » qui tueront le chef de la rébellion zaïdite Abdel Malek al-Houthi, ou son allié du moment Ali Abdallah Saleh. L’Arabie saoudite jugerait-elle plus acceptable de voir s’instaurer au Yémen un émirat fondamentaliste sunnite qu’une république islamique inspirée du modèle iranien ?

L’Iran, de son côté, cherche-t-il réellement à inclure le Yémen dans « l’arc chiite » que ses voisins sunnites l’accusent de vouloir créer et renforcer au Moyen-Orient ? « Selon toute probabilité, les Saoudiens ont largement exagéré l’influence iranienne sur les houthistes », écrit Frederic Wehrey, spécialiste du Golfe à la fondation Carnegie, dans un post du 26 mars. « Les houthistes sont moins dépendants de Téhéran que Hadi et ses alliés ne le sont de Riyad », estime de son côté un rapport d’International crisis group, rendu public le 27 mars. « L’idée de répandre la révolution islamique a vécu », explique dans Le Monde, François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran. « Ce sont des querelles d’État. Les Iraniens s’emparent des opportunités et s’installent dans le chaos existant. » Interrogés par le New York Times, des diplomates occidentaux et des experts confirment que « si l’Iran a soutenu les houthistes financièrement, il n’a pas de contrôle direct sur eux ».

Irrités et déstabilisés par la perspective, pourtant encore incertaine, d’un accord sur le nucléaire iranien, d’un retour de Téhéran sur la scène diplomatique internationale et d’un possible retournement d’alliance américain, l’Arabie saoudite et ses alliés auraient-ils mis à profit l’inextricable enchevêtrement des conflits yéménites pour démontrer le double jeu de l’Iran et tenter de faire échec à un accord qu’ils redoutent ? Possible.

Même si l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la république islamique, vient de conseiller aux Saoudiens de « cesser leurs crimes au Yémen, car leur échec est inévitable », la grille d’analyse confessionnelle paraît en tout cas insuffisante pour décrypter la crise yéménite. Cinq pôles de forces au moins sont identifiables dans les affrontements en cours et font craindre une véritable désagrégation du pays, si le chaos persiste :

  • les houthistes, qui s’estiment aujourd’hui marginalisés, sous-représentés dans les institutions et privés de leur part de l’exploitation des ressources nationales. Après dix ans de guérilla contre le gouvernement central, ils connaissent bien le terrain et bénéficient, au nord, de la sympathie de la population ;
  • Ali Abdallah Saleh. Zaïdite comme les houthistes auxquels il s’est longtemps opposé avant de s’allier avec eux dans l’espoir de reprendre le pouvoir, l’ancien président bénéficie du soutien d’une bonne partie de l’armée, dont plusieurs des meilleures unités combattent pour le moment aux côtés des miliciens houthistes ;
  • Abd Rabbo Mansour Hadi. Soutenu par Riyad – où il est en exil – et la coalition des pays arabes réunis par l’Arabie saoudite, le dernier président yéménite souffre d’une absence d’enracinement politique et d’une réputation de faiblesse fatale dans la situation actuelle ;
  • les tribus, groupes armés et milices sudistes, qui regrettent le temps de l’indépendance du Yémen du Sud et sont aujourd’hui les alliés de circonstance de Hadi et du parti Islah, proche des Frères musulmans. Leur contentieux avec les houthistes remonte aux années 90, où leurs affrontements armés ont été sanglants ;
  • AQPA, seule branche d’Al-Qaïda à disposer d’une implantation territoriale, elle s’oppose à la fois aux chiites houthistes, tenus pour des apostats et à l’ancien président Saleh, qui l’a combattue avec le soutien des États-Unis. Comme l’État islamique, AQPA met à profit le chaos actuel pour gagner du terrain et développer sa présence au sud du pays.

L’offensive aérienne de la coalition est-elle de nature à résoudre cette crise ? Sur ce point, la majorité des experts, civils et militaires sont d’accord : même si le rythme des raids aériens est passé, en deux semaines, de 35 à 120 par jour, Riyad et ses alliés ne parviendront pas avec cette stratégie qui ne prévoit, pour le moment, aucune présence militaire au sol, à stabiliser le Yémen, où les combats affectent désormais 15 provinces sur 22. Ils risquent même de plonger le pays dans une guerre civile sanglante, incontrôlable.

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« Après deux semaines d’opérations militaires conduites par l’Arabie saoudite, les frappes aériennes semblent avoir accéléré la fragmentation du pays en un affrontement de tribus et de milices tout en n’aidant en rien au retour du président chassé », estime le Washington Post, tandis que pour la revue Foreign policy, « cette guerre se déroule spectaculairement mal ». « Les raids aériens de la coalition – et la tentative par les houthistes et leurs alliés des groupes armés d’étendre leur pouvoir – ont transformé une crise politique interne en un conflit violent qui risque de provoquer des répercussions régionales durables », affirme le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, dont les efforts pour relancer le dialogue politique sont demeurés vains. « La dernière chose dont la région et notre monde ont besoin est une propagation du chaos que nous avons constaté en Libye et en Syrie. »

Alors que le bilan des pertes humaines s’alourdit de jour en jour, l’attitude de Washington, allié majeur de Riyad, mais aussi – comme Paris et d’autres capitales – fournisseur d’armes de la coalition, peut-elle se limiter à dénoncer le rôle de l’Iran et à assurer l’Arabie saoudite de son soutien ? Contraint de rassurer Riyad et ses alliés, donc d’admonester Téhéran, sans mettre en péril la poursuite des négociations nucléaires, John Kerry ne semble pas avoir de plan de paix à proposer. Laurent Fabius, lui, a déclaré dimanche au roi Salmane que « la France se tient aux côtés de l’Arabie », avant d’affirmer lors d’une conférence de presse à Riyad, avec son homologue saoudien, le prince Saoud al-Fayçal, que la France était disponible « pour trouver une solution ». Quelle solution ? Laurent Fabius s’est borné à constater qu’il faudrait bien « un jour ou l’autre arriver à une négociation », et à rappeler que pour Paris, le président Hadi est toujours « l’autorité légitime » au Yémen. Ce qui constitue une percée diplomatique modeste.

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