« L’odeur de la mort était partout, poursuit-elle. La rue derrière la mosquée Fatah Al-Ali est totalement détruite ! » Oum Mustafa vivait à quatre pâtés de maison de là. Les neuf membres de sa famille sont restés enfermés douze jours, jusqu’à la fin des combats dans la zone. « Nous n’avions pas de sous-sol, donc nous nous cachions sous les escaliers. Quand ça se calmait, on passait dans une chambre. » Et puis, la nouvelle du massacre a circulé très vite, par des voisins passant de maison en maison. « 151 personnes s’étaient réfugiées dans une maison avec un sous-sol. Elle a été bombardée. Il n’y a qu’un survivant ! Dans un autre sous-sol, ils étaient 107. Personne n’a survécu », dit-elle.
Stephen Townsend n’a pas révélé quelle aviation de la coalition avait effectué la frappe. Ce jour-là, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont confirmé que leurs avions opéraient dans Mossoul. « On est en train de vérifier précisément les frappes qui ont eu lieu dans le secteur de Mossoul Al-Djadida », nous expliquait par téléphone le 29 mars le colonel français Patrick Steiger, porte-parole de l’état-major des armées. Le lendemain, il a finalement indiqué que les avions français n’étaient pas en cause. Tout en reconnaissant qu’ils avaient bien frappé « non pas dans le secteur en cause mais à proximité ».
- 140 corps sortis des décombres du quartier du Nouveau Mossoul
Car toute la zone a été lourdement bombardée. « À Mossoul Al-Djadida, une centaine de maisons ont été détruites ou endommagées », estime le brigadier général Mohammed Mahmoud, interrogé par Mediapart. Commandant de la Défense civile du gouvernorat de la province de Mossoul, ses équipes sont spécialisées dans les catastrophes. Sur place depuis le 20 mars, il a dû appeler des renforts de Bagdad et de Kirkouk. Environ soixante-dix hommes travaillent à dégager les cadavres des ruines. Au 28 mars au soir, « nous avons sorti 140 corps des décombres », précise-t-il. C'est un travail à haut risque : « Un de mes hommes a été touché par une balle de sniper, ainsi qu’un civil qui se tenait à ses côtés. Ils ont survécu, Inch’Allah. »
Des politiciens locaux et quelques journalistes ont pu constater, les premiers jours seulement, l’étendue des destructions. Depuis, le quartier est bouclé par les Forces d’opérations spéciales irakiennes (Iraqi Special Operations Forces, ISOF, en anglais), qui ont « libéré » la zone. Sur ordre du premier ministre irakien Haider al-Abadi, la presse internationale est interdite d'accès. Le commandement irakien assène sa propre version des faits. Selon lui, des enquêteurs ont constaté que « les murs [de la maison entièrement détruite] avaient été piégés avec des explosifs et qu’il n’y avait pas de trou ou de signes qu’elle ait été sujette à une frappe aérienne. Ils ont trouvé en outre un grand véhicule piégé ainsi que son détonateur (…) ».
La présence d’un camion rempli d’explosifs à proximité est effectivement mentionnée par plusieurs témoins. « Il y avait un camion rempli d’explosifs près de la maison, une sorte de camion poubelle », se rappelle Ammar, habitant de Mossoul Al-Djadida, qui a perdu quatre membres de sa famille dans l’explosion. Daech avait, comme ailleurs dans la ville, organisé l’usage de boucliers humains. À Al-Djadida, les combattants de l'EI entraient dans chaque maison, menaçaient, se cachaient avec les familles, avaient percé des trous dans les murs et obligeaient les propriétaires à laisser les portes ouvertes. « Il y avait un jeune Russe, d’une quinzaine d’années, qui empêchait les gens de sortir dans la rue et plaçait des explosifs, explique Oum Mustafa. Un Libanais, plus âgé, hurlait : “Je ne partirai que quand Mossoul Al-Djadida sera entièrement détruit !” »
Mais il est impossible de nier, comme s’entête à le faire le commandant irakien, qu’une ou des frappes aériennes aient touché cette maison. La coalition, des secouristes, comme les témoignages de survivants recueillis par Human Rights Watch et des médias anglo-saxons… tous le confirment (lire ici, ici, ici ou ici). « Il y a des signes qu’il s’agit d’une frappe aérienne », confirme en outre le chef de la Défense civile, contredisant la version officielle irakienne. Dès le 24 mars, citant le commandant de la seconde division de l’ISOF, le major-général Maan al-Saadi, le New York Times écrivait : « Les civils ont été tués suite à une frappe de la coalition que ses hommes ont appelée pour éliminer des snipers sur les toits de trois maisons dans le quartier nommé Mossoul Al-Djadida. Le général Maan Saadi a dit que les forces spéciales n’étaient pas conscientes que les sous-sols de ces maisons étaient remplies de civils. »
Un cas parmi des dizaines d’autres
Les secours ont mis trois jours à parvenir sur le site. Sur place, un voisin a affirmé au Guardian que « des enfants criaient sous les débris. Personne n’est venu les aider ». « Il y a deux raisons à ce retard », nous confie Uday Aladhamy, porte-parole du gouverneur de Mossoul, qui a pu se rendre à Mossoul Al-Djadida le 27 mars. « Les combats ont continué plusieurs jours. Mais le commandement irakien a aussi essayé de cacher l’information. Ils ne voulaient pas perdre la face à cause du nombre élevé de victimes civiles. »
Le 19 mars, deux jours après la frappe, le commandement des Forces d’opérations spéciales irakiennes au grand complet accueille le lieutenant-général Stephen Townsend dans son quartier général au sud de Mossoul. Interrogé sur le nombre croissant de victimes civiles des frappes aériennes de la coalition, Haider Tamimi, officier de presse auprès du commandant en chef Taleb al-Sheghati, balaie la question : « Daech a utilisé 870 voitures piégées depuis le début des opérations. 430 ont été détruites par les forces irakiennes. C’est cela qui cause des victimes civiles. » Ni les Irakiens, ni les Américains n’ont souhaité en dire plus sur le contenu de leur réunion.
« C’était une visite normale, assurait le lieutenant-général Abdul-Wahab al-Saadi. Le général Townsend nous a remerciés pour ce que les forces irakiennes ont accompli. » Interrogé sur les frappes aériennes, il devait tout de même reconnaître : « Notre principal défi, ce sont les civils. Nous faisons tout pour éviter d’en tuer. Nous n’utilisons pas d’artillerie lourde ou de mortiers, parce que cela conduirait à des pertes civiles. Les combattants de Daech passent de toit en toit, sur des maisons remplies de boucliers humains. Cela nous empêche de les cibler avec des frappes. » Et de pointer les difficultés des combats dans Mossoul Al-Djadida, où « Daech emploie des voitures piégées dans des rues étroites et surpeuplées ».
Cette défense du commandement irakien est d’autant plus fragile que la frappe aérienne meurtrière du 17 mars n’est pas un événement isolé. Publiée le 28 mars, une enquête d’Amnesty International documente d'autres cas datant de l’offensive sur l’est de Mossoul, en décembre 2016 et janvier 2017. L’offensive sur l’ouest, débutée le 19 février, a cependant marqué un tournant.
« Les victimes civiles avaient déjà crû de manière très importante au cours des derniers mois de la présidence de Barack Obama, mais elles ont crû plus encore dans les deux premiers mois de la présidence de Donald Trump », explique Chris Woods, journaliste d’investigation britannique et fondateur d’Airwars. Depuis le 19 février, cet observatoire, qui recense les cas de frappes aériennes meurtrières dans les guerres contre le terrorisme, a comptabilisé 107 civils tués dans des frappes précisément documentées, 1 785 en incluant tous les incidents plus ou moins bien rapportés. Mediapart a pu confirmer 187 civils tués pour trois maisons dont la destruction est attribuée par des témoins directs à un raid aérien.
Dans tous les quartiers repris par les forces irakiennes avec l'appui de la coalition, les témoignages abondent et illustrent une nouvelle pratique, potentiellement à l’origine de l’augmentation des pertes civiles : l’appel à l'aviation pour éliminer des combattants de Daech isolés, postés sur des toits ou dans des maisons, qui se révèlent remplies de civil. Dans un article du 17 mars, Mediapart avait déjà documenté une frappe sur le quartier de Mahatta, proche de la gare, ayant causé la mort d’au moins 26 civils.
« C’était mardi 14 mars, entre 4 heures et 4 h 15 », détaillait Khalef Khudair, 50 ans, étalant sur le sol d’une maison où il s’était réfugié les cartes d’identité des 18 membres de sa famille tués par l’attaque. « Un homme de Daech s’était posté sur notre toit. J’étais dans une pièce avec deux autres personnes. Deux énormes missiles sont tombés sur la maison. La pièce voisine, où étaient tous les autres, a été complètement détruite. » D’après des témoins à l’extérieur de la maison, le combattant de Daech, armé d’une mitrailleuse, tenait dans sa ligne de mire une unité de la seconde division des forces spéciales irakiennes.
Un usage disproportionné de l’aviation ?
Saïf, qui habitait le quartier de Wadi Hajar, près de l’aéroport à l’entrée sud de Mossoul, a lui aussi échappé à la mort. Le 28 février, vers 6 heures, la maison dans laquelle il s’était réfugié a été bombardée pour éliminer des combattants de Daech qui tenaient des positions sur les toits des maisons du quartier. Vingt et un civils et au moins un terroriste, posté sur le toit voisin, ont été tués. « Le 25 février, nous nous étions réfugiés dans la maison de mon père avec 28 personnes, appartenant à cinq familles », raconte-t-il, de retour de l’hôpital. « Le 28 février, je me suis réveillé à l’aube pour prier. Je suis sorti chercher de l’eau pour les ablutions. Daech avait mis le feu à la voiture d’un voisin, ils m’ont interdit de l’éteindre, parce qu’ils disaient que la voiture appartenait à un infidèle. J’avais peur, je suis rentré. Je me suis mis à prier devant le réfrigérateur. J’ai entendu le grondement d’un avion. »
Bombardée, la maison de son père s’est effondrée. Vingt et une personnes y sont mortes sur le coup, dont huit membres de sa famille, sa mère, deux de ses frères, sa femme, et ses deux enfants. Tous couchés dans la même pièce, ils ont été écrasés par le plafond. Après être restés enfouis une quinzaine de jours, les corps ont été enterrés dans un parc à jeu en face. « La moitié de notre mère est encore sous les décombres », explique le frère de Saïf, Saddam.
Saïf, en position de prière au moment de l’explosion, n’a eu qu’une jambe cassée, percée par un éclat et a été sorti des ruines au bout d’un quart d’heure. Il a repris conscience deux jours plus tard dans une maison voisine, puis il a été transporté à Mossoul-Est pour être opéré. « Cinq membres de Daech se cachaient dans le quartier. On les connaissait par leur nom, on les surveillait », se souvient-il. Déjà, une maison voisine où ils s’étaient réfugiés avait été détruite par une frappe. « On avait appelé les militaires irakiens pour les informer, dit-il. Et pourtant, on nous a bombardés ! Les forces irakiennes n’avaient pas besoin d’appeler l’aviation. Ils auraient pu les combattre avec des armes légères. Ils auraient pu les affronter ! » L’assaut sur le quartier était encore une fois mené par les Forces d’opérations spéciales irakiennes.
Contactée par téléphone, Belkis Wille, chercheuse chez Human Rights Watch (HRW) qui a enquêté sur le sujet des frappes, rappelle le droit international : « Quand il s’agit de frappes aériennes, toute aviation qui bombarde dans une zone peuplée de civils a l’obligation d’employer le système de visée le plus précis qu’ils possèdent et la force de frappe la moins forte possible. (…) La question est donc de savoir si les récents bombardements, comme celui de Mossoul Al-Djadida, ne sont pas disproportionnés. » Interrogée à plusieurs reprises, par mail et par téléphone, la coalition n’a pas répondu à nos questions sur l’usage disproportionné des frappes aériennes à Mossoul.
Un compromis sinistre aux dépens des civils pour prendre Mossoul
Pour expliquer cette nouvelle pratique, beaucoup spéculent sur une décision politique liée au nouveau président américain, Donald Trump, qui « n’a jamais caché qu’il souhaitait lever certaines protections pour les civils », commente Chris Woods, le créateur d’Airwars. En fait, la facilitation des frappes date d’avant l’investiture de Donald Trump. Mardi 28 mars, le lieutenant-général américain Stephen Townsend a reconnu avoir effectué en décembre « un changement des règles d’engagement » des frappes aériennes. Mais il assure que ce changement n’est pas lié aux récents cas de frappes meurtrières à Mossoul : « Il y a eu des changements de règles d’engagement, mais ils ne sont pas liés à ce que nous voyons maintenant. »
Belkis Wille de HRW, qui a pu discuter de ces règles avec des officiers irakiens, les résume ainsi : « Il y a eu des changements en décembre 2016, concernant quel commandant peut ordonner une frappe aérienne. Avant, la décision devait remonter au moins jusqu’à Bagdad. Désormais, cette étape est supprimée. Ce n’est plus un commandant à deux étoiles qui doit donner l’ordre de frapper, c’est un commandant à une étoile, du côté irakien. Ce qui signifie qu’il y a plus de commandants qui sont autorisés à demander une frappe (…) et que le protocole est beaucoup plus rapide. Et les commandants qui demandent les frappes sont beaucoup plus proches de la ligne de front. »
Ce changement décidé en décembre est intervenu après deux premiers mois de bataille à Mossoul éprouvants pour les forces irakiennes. « C’était une réponse à ce qui s’est passé à Mossoul-Est, analyse Chris Woods. Les forces irakiennes ont perdu beaucoup d’hommes. Une des critiques faites était qu’il n’y avait pas assez de soutien aérien ciblé. Ce à quoi nous assistons à Mossoul-Ouest pourrait être une sorte de compromis sinistre. Pour réduire le risque pour les forces irakiennes à l’assaut, le risque pour les civils a été augmenté. Au lieu de nettoyer une maison dans un combat au corps à corps très dangereux pour les soldats, les forces irakiennes appellent des frappes aériennes plus souvent. »
La coalition aurait donc choisi d’en finir vite, pour sauver des soldats irakiens, quitte à être responsable de la mort de plus de civils. C'est ce qu'a reconnu indirectement le lieutenant-général Stephen Townsend le 28 mars : « Ce que je sais, c’est que je ne cible pas les civils. L’EI le fait, par contre. Le meilleur moyen, pour mettre fin à cette souffrance humaine, est de gagner à Mossoul et à Raqqa, et de le faire rapidement. »
Pour Chris Woods, il ne s’agit pas d’accuser la coalition d'ignorer délibérément la question des victimes civiles, comme le font les aviations russe ou syrienne en Syrie. Mais la décision d’avancer à tout prix à Mossoul grâce à l’aviation a aussi un résultat meurtrier. « Dans la période récente, le nombre de victimes civiles pour certains jours dépasse les maximums quotidiens enregistrés en Syrie lors des dernières années, dit-il. Nous reconnaissions volontiers que la coalition était soucieuse de protéger les vies civiles. Ce souci est en train de disparaître. »