Un mur à abattre
MAD MOIX CONTRE LE RESEAU UTOPIA
De notre correspondant permanent en Israël
Quand l’auteur de Podium accuse d’antisémitisme Utopia, un réseau de cinémas à la programmation originale
Une anecdote estivale. En vacances le mois dernier à Avignon, Yann Moix tombe par hasard sur un programme distribué par le cinéma Utopia à l’occasion de la projection du film Le temps qu’il reste du réalisateur palestino-israélien Elia Suleiman. La lecture de ce programme le perturbe à un point tel qu'il publie dans la rubrique Opinions du Figaro, une chronique rageuse. Le titre « Une utopie pourrie », annonce la couleur. Et effectivement, Yann Moix n’y va pas de main morte, affirmant à propos du texte des cinémas Utopia qu’on y découvre « le visage nouveau de l’antisémitisme contemporain ».
Mais que peut bien raconter ce programme pour mettre l’écrivain dans un tel état ?
Que « les Palestiniens vivent depuis 1948 un cauchemar kafkaien » et qu’il y a eu, en Palestine, des massacres perpétrés par des "milices juives". Il est clair, estime Yan Moix, que de telles affirmations en reviennent à « évacuer Auschwitz » (sic) et à « vouloir en finir avec tout ce qui est juif » (re-sic). Car, explique-t-il, le terme « milice » renvoie explicitement – et exclusivement - au régime de Pétain, et il est dès lors inacceptable de l’utiliser pour désigner une organisation juive, quelle qu’elle soit. Peut-être devrait-il regarder plus souvent la chaîne de télévision pro-israélienne Guysen qui, elle, ne cesse de parler de milices islamistes, de milices du Fatah, du Hamas ou encore de milices pro-iraniennes…
Je doute sérieusement que Yann Moix ait vu le film de Suleiman, qui a été applaudi par les médias et le public israéliens, à tel point que je suis allé le voir, alors que je ne vais jamais au cinéma, si ce n’est pour voir des westerns des années 50. Et je ne l’ai pas regretté : on y trouve le meilleur de l’humour et de la sensibilité de Suleiman, dans le récit, comme dans les prises de vues.
En réalité, ce qui fait enrager l’auteur de la chronique du Figaro, ce n’est ni le film, ni même les idées d’Elia Suleiman, mais ce que représente le cinéma Utopia : sa programmation intelligente qui se trouve aux antipodes de celle des salles UGC, son engagement et ses prises de position, son public, qu’il définit comme « celui des babas cool cinéphiles et idiots » - bref, tout ce qui reflète un pan de la société française radicalement différent des lecteurs du Figaro et des habitués du festival de Cannes.
Une fois de plus, un inconditionnel d’Israël utilise l’intolérable chantage de l’antisémitisme pour délégitimer des voix dissidentes, en rupture avec le discours unique concernant Israël. En instrumentalisant ce qui est, et doit continuer à être, une tâche indélébile de l’histoire européenne, Moix est amené à faire ce qui est précisément au cœur du dossier à charge concernant les antisémites, le négationnisme : nier le mal fait à autrui, faire taire la parole de la victime en la traitant d’affabulatrice. C’est là, et non pas dans la salle des cinémas militants du réseau Utopia que se trouve la véritable pourriture qui gangrène nos sociétés.
Michel Warschawski
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